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    Retour de Rome : la stratégie italienne pour la Corne de l’Afrique

    Retour de Rome : la stratégie italienne pour la Corne de l’Afrique

    Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, avec un large sourire, a reçu le premier avion fabriqué dans son pays en 1935, et saisi par le gouvernement italien lors de son invasion bien connue de l’Éthiopie dans les années 30. Cette image résume la tentative de Rome de redéfinir sa relation avec la Corne de l’Afrique, une région qui était autrefois sous son influence, et de construire un nouveau partenariat sans l’image du colonisateur ancrée dans la mémoire de ses habitants. Cette nouvelle démarche s’inscrit dans une activité italienne remarquable au cours des dernières années visant à renforcer la présence de Rome dans la région.

    L’importance primordiale accordée par l’Italie à cette région située à l’est du continent africain se manifeste par son inclusion parmi les zones prioritaires du document de partenariat stratégique avec l’Afrique publié en 2020. Cela s’explique par le nombre de dossiers que Rome met en avant dans la région, dont la lutte contre l’immigration clandestine.

    Le mal de tête permanent de l’Italie

    En raison de sa géographie dans le sud de l’Europe, l’Italie est devenue au fil des ans un point d’entrée majeur pour les mouvements de migrants clandestins vers le Vieux Continent, dont le nombre a atteint 172 000 en 2021 et 2022 avant d’augmenter davantage, ce qui a conduit le gouvernement à déclarer l’état d’urgence.

    Dans ce contexte, la Corne de l’Afrique est l’une des principales sources de ce flux migratoire, selon une étude de l’Institut italien spécialisé dans les affaires des migrants clandestins (ISUM) qui a révélé qu’Erythrée seule représentait jusqu’à 25% de cette catégorie au cours de certaines années, parmi les dix nationalités les plus représentées sur les côtes italiennes entre 2014 et 2022.

    Ce flux continu a fait de la question de l’immigration clandestine un sujet de débat et de compétition, devenant un enjeu politique en Italie et mettant la Corne de l’Afrique en haut de la liste des priorités de Rome. Le Premier ministre actuel, Giorgia Meloni, s’est notamment engagée à stopper les vagues migratoires en provenance d’Afrique. Son succès dans la résolution de ce dilemme se traduira par une augmentation significative de sa crédibilité politique et populaire, tout en allégeant le fardeau économique lié à la satisfaction des besoins de ces migrants, les dépenses pour les centres d’accueil et les services d’accueil s’élevant à plus de 2 milliards d’euros en 2022, en baisse par rapport à 2,77 milliards en 2018.

    De plus, Rome cherche à se débarrasser des critiques qui ont visé sa politique de lutte contre l’immigration clandestine, comme le montre un rapport de l’organisation Human Rights Watch pour l’année 2023, qui qualifie certains programmes du gouvernement italien de « défectueux ».

    Le Premier ministre éthiopien en rencontre avec son homologue italienne Meloni (Anadolu)

    Un pont vers l’énergie

    L’investissement dans le domaine de l’énergie est l’une des priorités de l’Italie concernant la Corne de l’Afrique, dans le cadre de l’ambition déclarée en début d’année, visant à faire de son pays un centre énergétique pour l’Europe, profitant de sa position sur les rives de la Méditerranée en tant que point d’entrée vers le Vieux Continent.

    Dans un article, le président du Conseil européen des relations extérieures, Arturo Varvelli, estime que la guerre en Ukraine et ses répercussions ont ravivé cette ambition italienne. En effet, la tension actuelle risque de compromettre les relations européennes avec la Russie pendant une longue période, indépendamment des conséquences de la guerre en Ukraine. Cela signifie en pratique la fin du rêve allemand de devenir le principal point de passage pour le gaz russe, ouvrant ainsi la voie à d’autres projets, dont celui de Rome.

    Dans ce contexte, la Corne de l’Afrique revêt une grande importance du fait de ses importantes réserves de pétrole et de gaz non exploitées. L’Éthiopie a ainsi annoncé la découverte de 7 trillions de pieds cubes de gaz naturel dans la région somalienne, tandis que certaines études géologiques estiment que les eaux somaliennes contiennent d’importantes réserves pétrolières, atteignant 30 milliards de barils.

    La société italienne Eni est l’un des plus grands investisseurs dans le domaine de l’énergie en Afrique de l’Est, avec des activités dans les champs pétroliers au large des côtes somaliennes.

    Motivations économiques

    L’orientation italienne vers l’Afrique au cours de la dernière décennie a été motivée par la recherche d’un exutoire pour échapper à une période prolongée de difficultés économiques liées à la crise financière mondiale de 2008 et à ses répercussions. Le bon rendement économique de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne a incité Rome à encourager ses entreprises à investir sur le continent africain.

    Dans ce contexte, les échanges commerciaux entre Rome et Addis-Abeba ont connu de grands sauts, l’Italie étant devenue le premier fournisseur de l’Éthiopie et le troisième importateur en Europe.

    Les investissements italiens dans la Corne de l’Afrique couvrent divers domaines, avec la participation active du géant de l’énergie italien Eni, actif dans le bassin de Lamu au Kenya, en plus de ses investissements dans le domaine des biocarburants dans le même pays, offrant 25 000 emplois. L’activité des hommes d’affaires italiens dans le secteur des infrastructures est également en plein essor, avec l’entreprise géante « We Build » qui a construit le barrage de Gibe III et Renaissance en Éthiopie.

    Rome tente de redéfinir sa relation avec la Corne de l’Afrique et de construire un nouveau partenariat loin de l’image du colonisateur (Anadolu)

    La stabilité régionale

    La stratégie nationale de l’Italie vis-à-vis de l’Afrique publiée en 2020 appelle Rome à jouer un rôle de premier plan dans la garantie de la stabilité et de la paix dans la Corne de l’Afrique, car les différentes menaces sécuritaires et les perturbations dans la région en font l’une des principales sources d’immigration clandestine vers l’Europe via l’Italie.

    De plus, la proximité de la région avec le détroit de Bab-el-Mandeb renforce son importance géopolitique et géoéconomique pour Rome, ce passage maritime constituant un point de transit essentiel pour le commerce international, où l’Italie figure parmi les sept grandes économies mondiales.

    Dans ce contexte, Rome est très active dans l’opération Atlanta de lutte contre la piraterie au large des côtes somaliennes, a établi une base militaire à Djibouti et participe à la formation de la police et de l’armée somaliennes, tout en plaidant récemment pour la formation d’une force navale européenne en mer Rouge pour faire face aux défis posés récemment par l’activité houthiste.

    Le plan Mati

    Le sommet italo-africain a été l’occasion pour la Première ministre Meloni de présenter sa vision dénommée « Plan stratégique italo-africain : plan Mati », qui constituera la colonne vertébrale de la politique italienne à l’égard de l’Afrique, et qui se traduira par les activités de Rome en Corne de l’Afrique.

    Ce plan représente un point de rencontre des intérêts stratégiques de Rome en Afrique, se basant sur un large programme d’investissements et de partenariats dans le secteur de l’énergie, tout en accélérant le développement des pays africains pour contribuer à contenir les flux de l’immigration clandestine, grâce à la coopération en matière de développement, au soutien de l’entrepreneuriat et à la promotion du développement durable et commun.

    Par le biais de ce plan, Meloni cherche à proposer une approche différente, basée sur le partenariat et l’égalité, loin de l’exploitation qui a caractérisé les politiques d’autres pays comme la France, et a fâché les Africains. Il s’agit d’une approche géopolitique visant à imposer une position à Rome sur un continent devenu un terrain de lutte intense entre puissances internationales et régionales dans ce que l’on appelle le « nouveau rush vers l’Afrique ».

    La diplomatie de la coopération au développement

    L’un des aspects de la présence italienne dans la région réside dans la diplomatie de la coopération au développement, reconnue comme étant « une partie intégrante de la politique étrangère italienne » à travers des partenariats bilatéraux et multilatéraux.

    Dans ce contexte, l’Italien Nino Sergi a noté que les pays de la Corne figuraient parmi les priorités des programmes de coopération italienne, avec un accent principalement porté sur l’Éthiopie, le Kenya, la Somalie et le Soudan entre 2021 et 2023.

    Entre 2021 et 2023, l’agence italienne de coopération au développement a dépensé près de 110 millions d’euros en Éthiopie seule, et environ 43 millions en Somalie, dans des activités diverses allant de l’extraction minière à l’éducation, à la formation, à la santé, à la fabrication et à la réponse aux urgences.

    La participation de l’Érythréen à la sommet Italie-Afrique attire l’attention sur l’ouverture de l’Érythrée à l’Europe (Anadolu)

    L’Érythrée, surprise du sommet

    L’intérêt des pays de la Corne pour les relations avec l’Italie se manifeste par la participation de leurs dirigeants à divers sommets bilatéraux et multilatéraux, tandis que la participation du président érythréen Issayas Afeworki au sommet italo-africain a été un événement marquant, car c’était sa première visite sur le continent européen depuis près d’une décennie.

    Les multiples rencontres d’Afeworki à Rome révèlent la volonté de l’Érythrée d’obtenir des investissements et une aide inconditionnels, sans mettre en œuvre de réformes internes liées à son dossier noir sur les droits de l’homme, telles que les pratiques qualifiées de systématiques par un rapport des Nations unies pouvant s’élever à des crimes contre l’humanité.

    La participation de l’Érythrée indique également une ouverture au développement des liens avec l’Europe par le biais de Rome, qui a conservé une certaine chaleur dans les relations entre les deux parties, contrairement aux autres pays du système occidental.

    La Somalie au milieu de la bataille

    Outre les aides et les investissements, les questions de sécurité et de défense sont prioritaires à Mogadiscio, qui cherche à obtenir un soutien pour renforcer sa capacité à lutter contre le mouvement al-Shabab, y compris l’aide pour lever l’embargo onusien sur l’importation d’armes, aboli en décembre 2023 après plus de trois décennies.

    D’autre part, Mogadiscio mobilise un soutien international pour sa bataille diplomatique visant à contrecarrer les efforts éthiopiens pour obtenir une base navale et maritime en échange de la reconnaissance de l’indépendance de la région du Somaliland qui a déclaré son indépendance. Le président somalien Hassan Sheikh Mahmoud a ainsi déclaré dans son discours lors du sommet que « la coopération entre l’Afrique et l’Italie ne peut être efficace si un État africain viole les frontières d’un autre État, comme le montre la tentative éthiopienne de s’ingérer dans notre indépendance ».

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