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    Enquête sur la recrudescence des empoisonnements d’animaux sauvages en France

    France

    En début d’année, six buses ont été retrouvées mortes, probablement empoisonnées, près de Strasbourg (Bas-Rhin). France 2 a enquêté sur cette pratique illégale qui refait surface ces dernières années.

    Découverte troublante à Berstett

    Yves Handrich n’est pas près d’oublier ce dimanche de février. Ce jour-là, à Berstett (Bas-Rhin), il compte les terriers de blaireaux avec des bénévoles du Groupe d’étude et de protection des mammifères d’Alsace. Au bout de quelques minutes, ils découvrent une première buse, au bord d’un champ. « Elle était intacte, morte, sans trace de sang ou de balle », raconte-t-il.

    Près de l’animal, une aile de canard chipeau, un animal plus habitué au Rhin, à une dizaine de kilomètres, qu’à ces champs de maïs. « C’était bizarre de trouver cette espèce ici », analyse notre témoin. Il n’est pas au bout de ses surprises : un autre rapace gît dans le bosquet d’en face, avec, dans les serres, « l’autre aile, de la même espèce ». « Il n’était pas difficile d’imaginer que c’était lié à un empoisonnement volontaire », euphémise Yves Handrich. Une troisième buse est retrouvée de l’autre côté de la route, pendue par une patte, devant un terrier de blaireaux.

    Des preuves troublantes

    Yves Handrich prévient immédiatement l’Office français de la biodiversité (OFB). Or ces policiers de l’environnement sont déjà sur les traces d’un empoisonneur de buses dans la même zone. Quelques semaines plus tôt, trois rapaces morts ont été découverts dans la commune voisine d’Eckwersheim. À proximité des corps, un pilon de poulet. « Ça devait être un poison à effet très rapide, parce qu’elles sont restées autour de l’appât », observe Jean-Pierre Michel, le retraité qui a découvert les oiseaux.

    Des cadavres de buses retrouvés à Eckwersheim (Bas-Rhin), en janvier 2025. (JEAN-PIERRE MICHEL)

    Près de 30% des cadavres collectés chaque année par la Ligue de protection des oiseaux (LPO) sont victimes d’empoisonnement. « On est arrivé à un moment un peu tendu, où beaucoup d’espèces qui, comme les rapaces, avaient disparu et ont retrouvé leur potentiel finissent à nouveau par agacer », regrette Allain Bougrain-Dubourg, président de la LPO. L’expérimenté défenseur des oiseaux constate un « retour en arrière » pour ces espèces protégées depuis 1976 : « On les considère coupables de mille maux, de s’en prendre au gibier des chasseurs, déranger ici ou là… »

    Des substances toxiques en circulation

    Derrière ces morts, on retrouve souvent le carbofuran. Cet insecticide, interdit depuis 2008, est « encore largement en circulation dans certains milieux en raison de l’existence de stocks anciens », déplore l’OFB dans le procès-verbal d’une affaire d’empoisonnement que nous avons pu consulter. Quelques gouttes ou billes du neurotoxique suffisent pour foudroyer un animal.

    Témoignage d’un agriculteur

    Son efficacité est connue dans les campagnes. « Des chasseurs m’ont dit que ce produit marchait bien. J’ai essayé, j’en avais », témoigne Pascal Auclair. En octobre 2024, cet agriculteur à la retraite, dénoncé par son voisin, a été condamné à 1 000 euros d’amende pour avoir empoisonné, en 2023, 13 buses, trois renards et un milan royal.

    Lors de son procès, il a expliqué vouloir protéger ses poules, qui circulent en liberté autour de sa maison. « Quand elles se promènent avec les petits, des fois, tu vois la buse tomber et en emmener un. Puis tous les soirs, il y en a un de moins, jusqu’à épuisement », nous raconte-t-il.

    Il a confectionné des appâts empoisonnés avec le carbofuran conservé et des animaux morts. « Tu coupes la poule et puis tu en mets un petit peu sur les tripes et puis voilà », lâche Pascal Auclair, qui reconnaît aujourd’hui une erreur.

    Enquêtes délicates

    Les enquêtes sur ces empoisonnements s’avèrent souvent compliquées, comme le montre celle concernant la mort d’un loup dans la Drôme, en mars 2022. Les randonneurs qui ont découvert le corps n’ont pas voulu prévenir l’OFB. S’il a finalement été informé quelques jours plus tard, le corps du canidé a entre-temps disparu.

    Un loup retrouvé mort à Crupies (Drôme), en mars 2022. (OFB)

    Les randonneurs n’ont rien fait pour aider l’OFB, l’un d’eux prétendant qu’il ne savait pas « si c’était un loup ou un chien » et refusant de rencontrer les agents. Or, la plupart des enquêteurs de l’OFB sont des inspecteurs de l’environnement et ne peuvent pas utiliser de mesures coercitives. De plus, dans la région comme ailleurs, le sujet du loup est sensible. « On peut parler de forme d’omerta. Ils ne veulent pas avoir de soucis », nous confie l’un des agents chargés de l’affaire.

    Des révélations inattendues

    Un coup de chance a débloqué l’enquête quelques mois plus tard. Au moment des faits, le coupable était placé sur écoute par la gendarmerie dans une enquête pour tentative d’homicide. « Sans ça, ça aurait été très compliqué », reconnaît l’enquêteur.

    L’OFB a ainsi pu entendre Thomas D. se vanter au téléphone d’avoir tué un loup qu’il surveillait depuis plusieurs jours. Il y raconte avoir « mis la sauce » (du carbofuran) sur un morceau de mouton déposé en forêt. Sur les images de son piège photographique, cet éleveur de brebis de 22 ans dit avoir vu l’animal emporter l’appât.

    « Il l’a embarqué donc si ça se trouve, ils vont faire un bon petit repas en famille là en plus, on va tous les niquer ! » déclare-t-il dans un procès-verbal d’écoutes téléphoniques.

    Un manque de moyens à l’OFB

    Les écoutes ont aussi révélé qu’un des randonneurs avait averti l’oncle du coupable, un chasseur du coin. Avec l’aide de son fils, il a enterré l’animal dans une carrière. Le cadavre n’a jamais été retrouvé.

    Tous les protagonistes de l’affaire ont été arrêtés en juin 2023. En garde à vue, Thomas D. a évoqué son projet de « tuer des loups ». Le jeune homme a déclaré avoir intégré un réseau de bénévoles animé par l’OFB pour obtenir des renseignements sur d’éventuelles cibles. Il a raconté s’être posté la nuit dans la montagne, fusil à lunettes de vision nocturne à la main, pour tenter d’abattre le prédateur. Il s’y est pris à plusieurs reprises pour empoisonner l’animal qui fréquentait son terrain. « J’étais en colère, ça ne me sortait plus de la tête, j’avais l’impression qu’il saccageait mon travail et qu’à ce moment-là, je n’avais pas d’autre solution », a-t-il expliqué, selon le procès-verbal que nous avons pu consulter.

    En octobre 2024, Thomas D., qui n’a pas répondu à nos sollicitations, a été condamné à un an de prison avec sursis et à cinq ans de suspension de permis de chasse. Selon le ministère de la Justice, entre 2014 et 2024, 20 à 42 condamnations ont été prononcées chaque année pour « destruction illicite d’une espèce animale non domestique », une infraction qui ne recouvre pas uniquement les empoisonnements.

    « La réglementation est relativement bien faite », estime Allain Bougrain-Dubourg. Malheureusement, la police de l’environnement manque de personnel pour agir efficacement ». L’Office français de la biodiversité ne compte que 1 700 inspecteurs pour tout le territoire. Un premier chien spécialisé doit être déployé en 2026 pour aider l’OFB dans les enquêtes d’empoisonnements. En attendant, il doit faire venir ces animaux d’Espagne ou d’Andorre.

    Empoisonnement Animaux Sauvages France | Empoisonnement | Rapaces | Biodiversité | France | Ofb | Protection Des Animaux

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