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Dans la région de Halkidiki, au nord de la Grèce, à flanc du mont Athos, un hôtel rural de trois étages surplombe une piscine et de vastes champs, dans un décor digne d’un guide touristique. Derrière cette façade de retraite tranquille se cachait toutefois, selon des enquêtes, une réalité bien différente : cet établissement aurait servi de base logistique avancée à des membres de l’unité d’élite 29155 du renseignement militaire russe (GRU).
Sur trois décennies, le couple Elena et Nikolai Saboznikov aurait assuré le rôle de couverture, logistique et recrutement pour des opérations secrètes menées dans plusieurs capitales européennes. Leur mission s’inscrirait parmi les plus longues « couvertures silencieuses » attribuées à des cellules clandestines russes.
On impute à la 29155 une série d’actions ciblées contre des intérêts occidentaux et des opposants politiques à Moscou : des attaques par armes à énergie dirigée visant des diplomates américains à La Havane (2016), la tentative de coup d’État au Monténégro (2016), des présences signalées durant les manifestations pour l’indépendance de la Catalogne (2017) et, surtout, l’empoisonnement de l’ex-agent russe Sergueï Skripal et de sa fille au Royaume‑Uni (2018).
Ces épisodes ont mis en lumière la manière dont des « unités d’ombre » peuvent frapper loin, sans laisser de traces publiques évidentes, et modifier le paysage des conflits politiques internationaux.
Unité 29155 : une force d’action furtive du GRU
L’unité 29155 est présentée comme une cellule spécialisée du GRU, dédiée aux opérations clandestines, aux sabotages et aux opérations spéciales hors des frontières russes. Elle fonctionne comme un instrument de déni plausible : l’État peut nier son implication directe tout en tirant bénéfice des effets stratégiques.
Parmi les actions qui lui sont attribuées :
- attaques par armes à énergie dirigée contre des diplomates à La Havane en 2016 ;
- implication présumée dans la tentative de coup d’État au Monténégro (2016) ;
- opérations de perturbation et d’observation lors des manifestations catalanes (2017) ;
- l’empoisonnement de Sergueï Skripal et de sa fille au Royaume‑Uni (2018), l’un des cas les plus médiatisés.
La 29155 illustre le modèle des « unités d’ombre » russes : petites, mobiles, entraînées pour frapper avec précision, et conçues pour laisser une marge d’incertitude quant à la responsabilité étatique.
DEVGRU : la lame invisible des États‑Unis
Le succès opérationnel du raid d’abbottabad (2 mai 2011) qui aboutit à la neutralisation d’Oussama ben Laden a révélé au grand public l’efficacité d’une unité spéciale américaine souvent appelée DEVGRU ou « Team Six ». Cette force d’élite est le fruit d’une évolution née après l’échec de l’opération Eagle Claw à Téhéran en 1980.
Caractéristiques et organisation :
- recrutement parmi les Navy SEALs expérimentés (minimum cinq ans de service) ;
- sélection rigoureuse via le programme « Green Team », complété par environ la moitié des candidats initialement admis ;
- division en « escadrons » codés par couleur : rouge (attaque directe), bleu (opérations maritimes/sous‑marines), doré (reconnaissance), argent (missions polyvalentes) et noir (renseignements très sensibles) ;
- entraînement intensif : combat rapproché, tir de précision, déminage, langues, immersion culturelle et emploi de drones tactiques.
DEVGRU a mené de nombreuses opérations ciblées depuis les attentats du 11 septembre 2001, s’étendant d’Afghanistan à l’Irak. Cette intensification a toutefois accru les pertes humaines et suscité des débats sur la transformation d’une force d’intervention très sélective en une unité engagée fréquemment sur des théâtres de guerre, avec des conséquences physiques et psychologiques pour ses membres.
Jiaolong : le « dragon de mer » de Pékin
En 2015, au cœur de la guerre au Yémen, une frégate chinoise est apparue au large d’Aden, évacuant en urgence 571 ressortissants chinois et plus de 200 étrangers. Cet épisode a constitué la première mise en situation d’une unité conçue pour assurer la projection navale et la protection des citoyens et des intérêts chinois à l’étranger : la « Jiaolong » (« dragon de mer »).
Origines et rôle :
- créée au tournant du XXIe siècle dans le cadre de la modernisation des forces de débarquement chinoises ;
- mission principale : évacuations, protection des ressortissants, opérations maritimes de contre‑terrorisme et interventions rapides en zones côtières ;
- formation exigeante d’un an, réservée à moins de la moitié des candidats, axée sur le combat rapproché, le parachutage, la plongée, les opérations nocturnes et la résilience en milieux hostiles.
La Chine met en avant Jiaolong comme un acteur humanitaire et responsable, tout en utilisant médiatiquement ces interventions pour renforcer l’image d’une armée moderne et protectrice. Néanmoins, son champ d’action reste moins étendu que celui de ses homologues occidentaux, notamment en matière d’action « non conventionnelle » ou de soutien discret à des acteurs locaux.
SAS : l’héritage d’un officier écossais
Le Special Air Service (SAS) britannique trouve ses origines dans les déserts d’Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque le lieutenant écossais David Stirling conçut une force légère de raids profonds derrière les lignes ennemies.
Évolution et doctrine :
- création d’une petite unité de 55 hommes pour frapper les arrières de l’Axe ;
- malgré des débuts chaotiques, la SAS a accumulé des succès tactiques contre des bases et dépôts ennemis ;
- réactivée après 1947, la SAS s’est illustrée dans des théâtres variés, d’Indonésie à l’Irlande du Nord, en développant des techniques de surveillance en civil, d’infiltration et d’embuscade ;
- sélection extrêmement exigeante (succès inférieur à 10 %) : épreuves physiques en milieu sauvage, parachutisme, plongée, tir, camouflage et autonomie décisionnelle.
La doctrine SAS privilégie « l’économie de force » : mobiliser un nombre restreint d’opérateurs pour produire un effet stratégique maximal, tout en maintenant une discipline et une légitimité soumises au débat public et au contrôle démocratique.
Vympel : la main russe sans empreintes
Née à la fin de la guerre froide, la force connue sous le nom de Vympel a été formée en 1981 par la fusion de deux unités spécialisées. Conçue pour frapper derrière les lignes ennemies, elle a été repensée après l’effondrement de l’Union soviétique avant d’être intégrée au FSB en 1995.
Compétences et équipements :
- programme de formation long de cinq ans couvrant combat rapproché, plongée, insertion aérienne, médecine de combat, escalade, démolition et infiltration ;
- armement et matériel spécialisés : fusils de précision silencieux, dispositifs d’éblouissement, drones tactiques et équipements d’infiltration terrestre et maritime ;
- réalisations notables : arrestation de figures rebelles, interventions clandestines et soupçons d’activités transfrontalières, dont l’assassinat d’un opposant à Berlin.
Vympel représente l’archétype d’une force intérieure/extérieur que l’État peut utiliser discrètement pour protéger des infrastructures sensibles, mener des actions ciblées à l’étranger ou supprimer des menaces perçues, en gardant une marge de négation plausible.
Philosophies des unités d’ombre : miroir des États
Ces quatre unités illustrent une constante : les « unités d’ombre » sont devenues des instruments centraux des stratégies d’influence et de coercition modernes. Mais leurs différences reflètent aussi les doctrines et contraintes politiques propres à chaque État.
Principales distinctions :
- Modèle américain (DEVGRU) : interventionnisme soutenu par une culture d’initiative, un encadrement juridique souple et une intégration aux campagnes globales contre le terrorisme.
- Modèle britannique (SAS) : tradition d’efficacité réduite au minimum nécessaire, forte discipline et exposition plus grande au contrôle médiatique et public.
- Modèle chinois (Jiaolong) : projection mesurée, encadrement étatique strict et volonté de présenter l’action militaire comme « responsable » et protectrice des intérêts économiques.
- Modèle russe (Vympel/29155) : action ambiguë, volonté d’impact psychologique et stratégique tout en préservant la capacité de déni et d’opacité.
Ainsi, au‑delà des techniques et de l’équipement, les unités d’ombre incarnent des philosophies de pouvoir distinctes : certaines cherchent la légitimation publique, d’autres privilégient la manœuvre furtive. Entre légalité, propagande et stratégie, elles redessinent discrètement les contours des conflits contemporains.