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Pour la première fois de sa vie, Abdur Razzak, banquier de 45 ans dans le district de Faridpur, croit que le parti qu’il soutient peut accéder au pouvoir. En faisant campagne pour le symbole des « balances » de la Jamaat-e-Islami Bangladesh dans sa ville, il affirme trouver des électeurs « unis dans le vote » pour cette formation islamiste, alors que le pays se dirige vers des élections générales le 12 février.
Contexte électoral
Le scrutin du 12 février est le premier depuis le soulèvement étudiant d’août 2024 qui a précipité la chute du gouvernement de l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina. Le gouvernement intérimaire dirigé par le lauréat du prix Nobel Muhammad Yunus a interdit la principale formation d’Hasina, l’Awami League, transformant la compétition en un duel entre le Bangladesh Nationalist Party (BNP) et une alliance électorale conduite par la Jamaat, alliée au National Citizen Party (NCP), né du mouvement étudiant de 2024.
Les sondages récents montrent un rapprochement notable entre la Jamaat et le BNP : certains instituts placent le BNP en tête à environ un tiers des intentions de vote, la Jamaat n’étant qu’à quelques points derrière. Cette dynamique alimente l’espoir des partisans que la Jamaat puisse jouer un rôle central dans la formation du prochain gouvernement.
Retour en force après des décennies de répression
La Jamaat-e-Islami a connu une histoire mouvementée au Bangladesh. Fondée en 1941 par le penseur islamiste Syed Abul Ala Maududi, elle s’est opposée à l’indépendance en 1971 et certains de ses cadres ont pris part à des groupes paramilitaires au côté du Pakistan, un passé qui alimente toujours une forte hostilité.
Après l’indépendance, le parti a été interdit en 1972 puis réhabilité en 1979. Il a connu une influence politique notable dans les années 1990 et 2000, participant à des coalitions gouvernementales. Mais le retour au pouvoir de Sheikh Hasina en 2009 s’est traduit par une répression dure : procès pour crimes de guerre, exécutions de dirigeants et marginalisation politique pendant une quinzaine d’années.
La vague de 2024 et la levée successive de l’interdiction ont permis la libération de cadres et la reconstitution d’une structure politique active. Les dirigeants actuels — dont Shafiqur Rahman, Syed Abdullah Mohammed Taher et Mia Golam Porwar — revendiquent une base importante, estimée selon eux à des millions de sympathisants et plusieurs centaines de milliers de membres enregistrés.
Programme, image et tentative de dédiabolisation
La Jamaat affirme vouloir gouverner dans le cadre de la Constitution laïque du pays et rejette l’idée qu’elle chercherait à imposer la charia ou à restreindre les droits des femmes. « Lorsque nous arriverons au pouvoir, nous accepterons et mettrons en œuvre les réformes convenues », a déclaré un de ses dirigeants, en insistant sur une approche basée sur la gouvernance et la lutte contre la corruption plutôt que sur une orthodoxie religieuse stricte.
Pour élargir son assise, le parti s’est allié au NCP et à la Liberal Democratic Party, et multiplie les gestes symboliques, comme la candidature d’un Hindou, Krishna Nandi, à Khulna, destinée à séduire des électeurs non-musulmans.
Sur le terrain universitaire, la branche étudiante de la Jamaat, Islami Chhatra Shibir, a remporté plusieurs élections syndicales récentes, renforçant la visibilité du parti parmi les jeunes.
Peurs, réalités et limites
La résurgence de la Jamaat suscite des inquiétudes quant à la place de l’islam politique dans la vie publique et la protection des libertés individuelles. Des observateurs rappellent toutefois que beaucoup d’électeurs bangladais restent pragmatiques et que l’espace centriste et centre-gauche demeure significatif.
Des analystes estiment que la Jamaat peut tirer avantage de son image de parti discipliné et perçu par certains comme moins corrompu, ce qui peut attirer des électeurs déçus par les partis traditionnels. En revanche, le passé du mouvement et certaines positions idéologiques continuent de rebuter une large partie de l’électorat.
À ce jour, la Jamaat n’a jamais remporté une part de sièges comparable à celle des grandes formations et ses meilleurs résultats restent modestes selon les archives électorales.
Un test pour les relations étrangères
Le résultat de l’élection aura aussi des répercussions sur la diplomatie régionale. Une victoire ou une forte percée de la Jamaat compliquerait, selon des experts, une normalisation rapide des relations avec l’Inde, déjà tendues sur des dossiers migratoires, frontaliers et le partage des eaux.
Depuis la chute d’Hasina, Dacca a cherché à renouer avec le Pakistan, relançant échanges et visites officielles. Les observateurs soulignent que le profil du futur gouvernement influencera la facilité ou la difficulté d’un recentrage des relations régionales.
Quel enjeu pour les électeurs ?
Pour de nombreux citoyens, la décision à venir ne se résume pas à un choix d’ordre idéologique. Elle porte surtout sur des promesses de réforme, de bonne gouvernance et de stabilité. Les analystes estiment que l’alliance la plus convaincante sur ces plans aura un avantage significatif le 12 février.
Dans les rues de Faridpur comme dans les campus universitaires, la campagne s’intensifie. La capacité de la Jamaat-e-Islami Bangladesh à transformer son regain organisationnel en légitimité nationale reste cependant la grande inconnue de ce scrutin.