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Lors du Forum économique mondial à Davos, Jared Kushner a présenté un plan « maître » pour la reconstruction de Gaza après la guerre, promettant une métamorphose du territoire avec tours résidentielles, centres de données, stations balnéaires, parcs, équipements sportifs et un aéroport. Si la présentation s’appuyait sur des images de synthèse et une carte colorée, une lecture attentive du projet révèle qu’il suppose l’effacement quasi total du tissu urbain existant.
Une vision urbaine « à la Vegas »
Le projet s’inscrit dans l’agenda politique visant à relancer un cessez-le-feu, mais il reflète surtout une logique immobilière centrée sur l’attractivité du littoral. Selon les promoteurs, Gaza deviendrait une destination touristique et économique reconvertie, sur le modèle de centres urbains mondiaux comme Dubaï ou Las Vegas.
Du point de vue de l’urbanisme, des spécialistes estiment que cette approche introduit une rupture radicale avec l’identité de la ville. Les rendus montrent des tours de verre et des marinas qui, techniquement, génèrent des quartiers fermés destinés à une clientèle aisée plutôt qu’un tissu urbain organique au service des habitants.
Un plan dévoilé sans consultation palestinienne
La présentation n’a apporté aucune preuve d’une consultation avec les Palestiniens de Gaza. Les questions fondamentales — droits de propriété, statut politique et voie vers un État palestinien — ont été absentes des discussions publiques autour du projet.
Les promoteurs ont indiqué que la reconstruction débuterait seulement après le désarmement total du mouvement Hamas et le retrait des forces israéliennes. Aucune précision n’a été fournie sur le financement, ni sur les solutions logistiques concernant l’hébergement des centaines de milliers de déplacés pendant la durée des travaux, estimée à deux ou trois ans.
Un paysage historique menacé
La carte dite du « New Gaza » propose de transformer de nombreux quartiers, sites historiques et repères culturels en zones de tourisme côtier, en complexes industriels ou en parcs. Cette logique suppose une surface aplatie et « prête à construire », mais des experts en ingénierie soulignent que la réalité technique est beaucoup plus complexe.
Après plus de deux ans d’offensives soutenues, plus de 80 % des bâtiments de la bande de Gaza ont été détruits ou endommagés, plusieurs hôpitaux majeurs et établissements universitaires ont été anéantis, et les infrastructures électriques, hydrauliques et routières sont en grande partie hors d’usage. Le bilan humain dépasse les 71 000 morts, et des milliers sont toujours portés disparus sous un volume de décombres estimé à des dizaines de millions de tonnes.
Ce que la carte propose : secteurs et réaffectations
La superposition de la nouvelle carte sur la géographie préexistante montre quelles zones seraient transformées. Voici les principales orientations spatiales telles qu’annoncées :
Zones prévues pour le « tourisme côtier »
- Le camp de réfugiés de Shati
- La majeure partie du quartier de Remal (incluant d’anciens hôpitaux et universités)
- La totalité du camp de Deir el-Balah
- De larges portions d’Al-Mawasi
Zones désignées « complexes industriels, data centers et manufacture avancée »
- La totalité de Beit Hanoon
- La quasi-totalité de Beit Lahiya
- La vieille ville de Gaza, riche en sites historiques
- Une partie importante des quartiers de Shujayea et Zeitoun
Zones prévues pour « parcs, agriculture et équipements sportifs »
- La majeure partie du camp de Jabalia
- La plupart des secteurs de Daraj
- La totalité du camp de Maghazi
- Le site du château de Barquq
Zones allouées à l’habitat
- De larges parties de Sheikh Radwan
- La plupart des secteurs de Sabra et Tal al-Hawa
- La majeure partie du camp de Nuseirat
- Des portions d’Al-Mawasi
Les risques d’un réaménagement d’envergure
Au-delà de la réaffectation des sols, des voix s’alarment d’un possible déplacement permanent des populations. Des analystes estiment que le projet répond davantage à des impératifs stratégiques et économiques extérieurs qu’aux besoins des habitants, et qu’il pourrait accentuer la marginalisation des Palestiniens.
Par ailleurs, la transformation de terrains en « espaces verts » ou en zones touristiques suscite des inquiétudes : dans d’autres contextes occupés, des espaces semblables ont parfois été placés sous contrôle militaire, restreignant l’accès aux populations locales.
Questions sans réponse
Plusieurs éléments demeurent flous : qui financera la reconstruction ? Quelle gouvernance sera mise en place ? Comment seront traités les droits fonciers et la propriété des terres ? Et surtout, quelle place politique et sociale pour les Gazaouis dans ce « nouveau Gaza » ?
Le projet, tel que présenté, soulève donc des interrogations majeures quant à son acceptabilité sociale, sa faisabilité technique et son impact sur la mémoire et l’identité d’une ville profondément marquée par la guerre.