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Trente ans après sa mort, Fela Kuti devient le premier artiste africain à recevoir à titre posthume le Grammy Lifetime Achievement, remis lors d’une cérémonie à Los Angeles la veille de la 68e cérémonie des Grammy Awards. Cette distinction historique souligne la portée internationale de son œuvre et rouvre le débat sur la reconnaissance tardive des artistes africains.
Une reconnaissance attendue mais tardive
Pour la famille Kuti, la remise de ce prix est un honneur qui, espèrent-ils, permettra de faire découvrir la musique et la pensée de Fela à une nouvelle génération. « La famille est heureuse et nous sommes excités qu’il soit enfin reconnu », a déclaré Yeni Kuti, sa fille, avant la cérémonie.
Cependant, elle rappelle aussi l’injustice d’un parcours non récompensé du vivant de l’artiste : « Fela n’a jamais été nominé de son vivant », a-t-elle déploré, ajoutant que la reconnaissance reste inégale pour les musiciens du continent.
Les réactions des proches et collaborateurs
Lemi Ghariokwu, le peintre nigérian qui a signé 26 pochettes d’albums emblématiques de Fela, se dit honoré d’assister à ce moment. Il estime toutefois que le fait qu’un Africain soit honoré pour la première fois à ce niveau montre qu’il faut encore redoubler d’efforts pour promouvoir les créateurs africains.
Ghariokwu confie aussi sa surprise : « Fela était totalement anti-establishment. Et maintenant, l’establishment le reconnaît. » Il imagine que Fela aurait accueilli la nouvelle avec son ironie caractéristique, levant le poing comme pour dire : « Vous voyez, je les ai eus maintenant, j’ai leur attention ! »
Yeni tempère cette vision, affirmant que son père se moquait des récompenses formelles et jouait d’abord pour être entendu par son peuple et ses pairs plutôt que pour les honneurs officiels.
Un héritage musical et politique
Né en 1938 dans l’État d’Ogun sous le nom d’Olufela Olusegun Oludotun Ransome-Kuti, il prit plus tard le nom de Fela Anikulapo Kuti. Après des études musicales à Londres, il revient au Nigeria et invente l’afrobeat, un mélange de highlife, de rythmes yoruba, de jazz, de funk et de soul.
Au-delà de son apport musical, Fela Kuti s’est affirmé comme une figure de la contestation politique. Dans les années 1970, ses textes dénoncent la corruption, la violence militaire et les inégalités. Il proclame notamment la « République de Kalakuta », une commune contestataire à Lagos, et publie des titres virulents comme l’album Zombie, ciblant l’armée et le pouvoir.
La répression ne se fait pas attendre : des militaires attaquent Kalakuta, des habitants sont agressés et sa mère en souffrira jusqu’à en mourir. Fréquemment arrêtée et harcelée, la trajectoire de Fela fait de lui un symbole international de résistance artistique.
Une influence planétaire
La musique et l’esthétique de Fela Kuti ont influencé plusieurs générations d’artistes et contribué aux fondations de l’Afrobeats contemporain. Son empreinte se retrouve autant dans la musique que dans la mode et les performances scéniques.
De nombreux artistes contemporains citent son influence directe. Pour beaucoup de jeunes musiciens, la reconnaissance accordée aujourd’hui à Fela peut être un signal encourageant : s’exprimer sans compromis reste possible, même face aux institutions.
Les héritiers et la transmission
Yeni Kuti et ses frères et sœurs sont désormais gardiens de l’œuvre et de la mémoire de leur père. Elle dirige le New Afrika Shrine à Ikeja, à Lagos, et organise chaque année la « Felabration », une célébration dédiée à la vie et à l’œuvre de Fela.
Elle rappelle que l’un des messages clés de son père était l’unité africaine et la conscience politique des jeunes. « Il adorait Kwame Nkrumah et croyait en l’unité du continent », explique-t-elle, en appelant les nouvelles générations à s’emparer de ces idées.
Pour la famille et les collaborateurs, le Grammy Lifetime Achievement marque une étape symbolique. Mais la question demeure : cette reconnaissance tardive entraînera-t-elle un véritable élargissement de la mise en lumière des penseurs, musiciens et artistes africains ?