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La région de Zakarpattia, à l’extrême-ouest de l’Ukraine, est devenue ces dernières années l’épicentre d’un différend diplomatique persistant entre Budapest et Kyiv. Avec plus de 100 000 personnes d’origine hongroise, cette zone frontalière, aux paysages de montagnes et stations de ski, incarne des enjeux historiques, linguistiques et géopolitiques. Située à la frontière de la Pologne, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Roumanie, elle est considérée par Kyiv comme un territoire stable et stratégique depuis le déclenchement de la guerre. Pour autant, la question des droits culturels et éducatifs de la minorité hongroise en Ukraine alimente un contentieux prolongé avec Budapest.
Une région aux identités mêlées
Zakarpattia, souvent appelée Transcarpatie en français, a une histoire marquée par des changements de frontières et d’empires. Plusieurs décennies d’appartenances successives — austro-hongroise, tchécoslovaque puis soviétique — expliquent la présence d’une forte communauté hongroise. La capitale régionale, Oujhorod, protégée par les Carpates, n’a que peu souffert des attaques russes, ce qui en fait un refuge relatif pour les déplacés et un point de passage sûr vers l’Union européenne. Cette réalité géographique renforce l’importance politique du dossier pour Kiev comme pour Budapest.
Lois scolaires et montée des tensions
Les frictions se sont cristallisées après une série de réformes linguistiques et scolaires visant à renforcer l’usage de l’ukrainien. En 2017, le durcissement du cadre éducatif a réduit le rôle des langues minoritaires dans l’enseignement au-delà du primaire, suscitant de vives protestations de la Hongrie. Les lois d’État adoptées en 2019, puis des amendements intervenus en 2023 dans le cadre des discussions sur l’adhésion européenne, n’ont pas permis d’apaiser le conflit. Budapest estime que l’enseignement en langue hongroise reste trop limité à partir du secondaire, alors que Kyiv défend ces mesures comme essentielles à la cohésion nationale et à la protection contre les ingérences extérieures.
Politisation du dossier
Des spécialistes observent que la défense des droits des minorités a progressivement été instrumentalisée dans des stratégies politiques internes et internationales. Plutôt que d’ouvrir une voie de médiation, plusieurs décisions de Budapest ont pris la forme d’obstacles diplomatiques, notamment en bloquant certaines avancées européennes pour l’Ukraine. Le dossier est ainsi devenu un levier de pression géopolitique, amplifié par des discours nationaux qui exploitent les peurs et les ressentiments. Cette évolution inquiète ceux qui estiment que la protection des minorités devrait s’appuyer davantage sur les mécanismes européens que sur des postures bilatérales.
La vie quotidienne à Oujhorod
Sur le terrain, la coexistence reste largement pragmatique et quotidienne. Kornelia, 17 ans, de langue hongroise, passe aisément de l’ukrainien au hongrois lorsqu’elle travaille dans un restaurant ; elle dit n’avoir jamais rencontré de problème à ce sujet. L’enseignement en hongrois est autorisé en maternelle et primaire, puis l’ukrainien devient la langue principale à partir du collège, la langue hongroise étant enseignée comme matière et parfois utilisée pour quelques disciplines. Plusieurs jeunes et commerçants décrivent Oujhorod comme une ville multiculturelle où les relations intercommunautaires restent chaleureuses malgré la pression politique extérieure.
Points de vue locaux
Des habitants interrogés soulignent que les tensions diplomatiques ne reflètent pas nécessairement la réalité sociale quotidienne. Sofia, 15 ans, d’origine ukrainienne, affirme que bon nombre d’amitiés traversent les barrières linguistiques et que le bilinguisme n’est pas un sujet de conflit pour les jeunes. Yulia, 20 ans et salariée d’une librairie, décrit la ville comme accueillante et concentrée sur l’afflux de visiteurs cherchant refuge ou passage vers les pays voisins. Cette normalité quotidienne contraste fortement avec les débats politiques qui font la une à Budapest et à Kyiv.
Conséquences diplomatiques et perspectives
Le différend sur la minorité hongroise en Ukraine constitue un obstacle récurrent aux relations entre l’Ukraine et l’Union européenne, lorsque Budapest use de son influence pour obtenir des garanties. Certains experts estiment que la Hongrie pourrait davantage recourir aux mécanismes européens de protection des minorités et privilégier une diplomatie constructive. À l’inverse, la politisation du dossier et les alliances régionales avec des dirigeants nationalistes compliquent la recherche d’un compromis. Pour évoluer, le dialogue exigerait des engagements mesurables de la part de Kyiv et des gestes de confiance de la part de Budapest, afin de replacer la protection des droits des minorités au cœur d’une solution durable.
La trajectoire du dossier dépendra en grande partie de la capacité des deux capitales à privilégier la médiation et des garanties concrètes sur l’enseignement et la langue, sans que ces questions ne servent d’instruments de pression politique. Tant que le conflit reste enlisé, la minorité hongroise en Ukraine et les relations Ukraine–Union européenne risquent de demeurer prises dans une dynamique où le droit, la politique et la guerre s’entremêlent.