À Téhéran, des libraires, auteurs et éditeurs décrivent un même basculement : dans une économie fragilisée par la guerre, la dépréciation du rial et la hausse des coûts, acheter un livre est devenu pour beaucoup une dépense difficile à assumer. Le ralentissement touche désormais toute la chaîne, de l’importation du papier aux ventes en librairie.

Des rayons remplis, moins de lecteurs

Autour de l’université de Téhéran, les librairies restent présentes, mais les clients se font plus rares. Un vendeur interrogé par Al Jazeera décrit des rayons où les titres ne manquent pas, alors que les acheteurs hésitent davantage devant le prix. Les bouquinistes de rue continuent eux aussi d’exposer des ouvrages d’occasion, sans retrouver l’affluence qui animait auparavant ce quartier.

Le constat ne signifie pas que la lecture a disparu. Il traduit plutôt une hiérarchie nouvelle des dépenses : lorsque l’alimentation, le logement et les charges quotidiennes absorbent une part croissante des revenus, le livre devient une acquisition reportée, voire abandonnée.

Le papier, l’impression et le rial sous pression

Pour les professionnels du secteur, la difficulté commence bien avant la caisse. Les restrictions qui compliquaient déjà l’entrée du papier et des équipements ont été aggravées par les récentes tensions militaires. La hausse des coûts du papier, du carton, de l’encre, de l’impression et du transport suit aussi les variations de la monnaie nationale et des devises.

Cette instabilité rend les calculs presque impossibles. Un éditeur peut fixer le prix d’un ouvrage, puis constater que le produit des ventes ne couvre plus une réimpression. La réaction en chaîne est connue : des tirages plus faibles font monter le coût unitaire, ce qui pousse les prix à la hausse et éloigne encore une partie du public.

Auteurs et éditeurs face à une activité fragilisée

La crise atteint aussi les auteurs et les traducteurs. Un romancier cité dans le reportage raconte que plusieurs projets confiés à des éditeurs ont été suspendus, retardés ou mal rémunérés faute de ventes. Il évoque également des contacts plus difficiles avec des maisons étrangères pour l’acquisition de droits de traduction, dans un contexte de guerre, de coupures d’internet et de fortes tensions politiques.

Les éditeurs ne présentent pourtant pas la guerre comme l’unique origine du problème. Ils rappellent que l’inflation, la baisse du pouvoir d’achat et les difficultés d’approvisionnement pesaient déjà sur le secteur. Le conflit a surtout agi comme un choc supplémentaire sur une activité dont les marges étaient déjà réduites.

Quand les librairies changent d’usage

Certaines fermetures donnent une image tangible de cette fragilité. Le reportage cite notamment la fermeture d’une librairie du sud de Téhéran après des dégâts évalués à sept milliards de rials, ainsi que des commerces remplacés par des agences immobilières ou des cafés dans plusieurs villes iraniennes. Ces exemples ne permettent pas de mesurer à eux seuls l’ampleur nationale du phénomène, mais ils illustrent la difficulté de maintenir une activité de librairie lorsque d’autres usages commerciaux paraissent plus rentables.

La question dépasse donc le seul marché du livre. Pour les professionnels rencontrés, c’est l’accès même à la lecture, à la traduction et à la circulation des idées qui se resserre au rythme de la crise économique.

Sources