Au Maroc, l’enseignement supérieur privé attire des familles qui y voient à la fois une issue face à la sélection et un investissement pour l’emploi. Le secteur progresse rapidement, mais les données permettant d’en mesurer réellement l’efficacité professionnelle restent incomplètes, tandis que la question de l’accès financier demeure entière.

Pour Oussama Lachkar, le choix est né d’une spécialité introuvable dans le public : après cinq années d’études, ce jeune Marocain a obtenu un diplôme d’ingénieur en aéronautique et sciences spatiales à l’Université internationale de Rabat. L’enseignement en anglais, les partenariats internationaux et les équipements pratiques ont compté dans sa décision. Le coût aussi : ce cursus est donné à environ 72 000 dirhams par an, avec la possibilité de bourses.

Son parcours illustre une évolution plus large. À Rabat, une mère de famille, employée dans une administration publique, a inscrit son fils dans une école supérieure privée reconnue pour étudier l’ingénierie informatique. Elle évoque les seuils élevés du baccalauréat et le nombre limité de places dans certaines filières publiques. Pour des ménages qui n’appartiennent pas nécessairement aux plus aisés, le privé est de plus en plus perçu comme un pari sur l’avenir.

Un secteur qui s’est étendu au-delà de Rabat et Casablanca

L’enseignement supérieur privé marocain a changé d’échelle au cours de la dernière décennie. La loi qui l’organise, adoptée en 2010, a ouvert la voie à des universités privées reconnues ainsi qu’à des établissements développés dans le cadre de partenariats public-privé, dont les diplômes sont équivalents à ceux du public.

Longtemps concentrées sur l’axe Rabat-Casablanca, ces structures se sont implantées dans d’autres villes, notamment Fès, Marrakech, Agadir, Berrechid et Settat. Le pays comptait environ 213 établissements privés en 2025, contre 196 en 2023, principalement dans l’ingénierie, la médecine, la gestion et l’économie.

Les effectifs suivent la même courbe : 66 800 étudiants étaient inscrits dans le privé en 2023, puis 79 300 en 2024 et près de 91 000 en 2025, soit une hausse de 14,8 % sur un an. Cette progression s’explique aussi par les difficultés d’insertion qui touchent certains parcours universitaires à accès ouvert : le taux de chômage des diplômés des facultés de lettres, de droit et d’économie est cité à environ 19 %.

La promesse d’insertion ne se mesure pas encore à l’échelle du secteur

Les établissements privés mettent en avant des formations appliquées, des compétences transversales, des forums avec les entreprises, des échanges internationaux et, pour certains, l’anglais comme langue d’enseignement. Deux présidents d’université avancent leurs propres résultats : 93 % des diplômés de l’Université internationale de Rabat trouveraient un emploi en moins d’un an, et l’Université privée de Fès évoque un taux d’insertion proche de 87 %.

Ces pourcentages ne constituent toutefois pas une mesure consolidée du secteur. Il n’existe pas de donnée ou d’étude officielle récente établissant le taux d’emploi des diplômés des universités privées après leur sortie. Cette absence empêche de comparer précisément les formations et de savoir dans quelle mesure les promesses d’insertion correspondent à des trajectoires durables.

Le débat ne porte donc pas seulement sur le diplôme obtenu, mais sur la lisibilité du parcours proposé : coût réel, niveau de reconnaissance, débouchés, stages et mobilité internationale sont devenus des critères concrets pour les familles.

La croissance ravive la question des inégalités

L’essor du privé nourrit aussi une inquiétude : celle d’une éducation supérieure accessible surtout à ceux qui peuvent la financer. Des initiatives de bourses internes, de facilités de paiement ou de prêts d’honneur existent dans certains établissements, mais elles restent dispersées et ne relèvent pas d’une politique commune imposée à l’ensemble du secteur.

Le contrôle constitue un autre point de vigilance. Le rapport de la Cour des comptes pour 2023-2024, cité dans l’enquête, relève que la couverture des contrôles administratifs et pédagogiques n’a représenté en moyenne que 3 % par an pendant une décennie. Dans ces conditions, l’expansion du privé place les autorités devant un double défi : accompagner une demande réelle de formations et garantir que l’accès, la qualité et la transparence ne deviennent pas les variables d’un marché éducatif à plusieurs vitesses.

Sources

Al Jazeera, الجامعات الخاصة بالمغرب.. من ملاذ بديل إلى استثمار عائلي للإدماج في سوق العمل, 6 septembre 2026, lire l’article original.