Une enquête de Reporters sans frontières (RSF) met en lumière une faille possible dans l’application des sanctions européennes contre certains médias russes : plusieurs assistants d’intelligence artificielle ont accepté de chercher, résumer ou relayer à la demande des contenus issus de ces titres. Le sujet ne porte pas seulement sur ce qu’un chatbot affiche, mais sur sa place dans la chaîne qui rend une information accessible.

Une interdiction pensée pour les canaux de diffusion

Depuis 2022, l’Union européenne a adopté des mesures restrictives visant notamment RT et Sputnik. Le règlement (UE) 2022/350 prévoit qu’il est interdit aux opérateurs de diffuser, de permettre, de faciliter ou de contribuer autrement à la diffusion des contenus des entités visées. Le texte cite des canaux très larges : fournisseurs d’accès, plateformes de partage de vidéos, applications et autres moyens de transmission ou de distribution.

Cette rédaction éclaire l’enjeu soulevé par les outils conversationnels. Un assistant n’est pas un média au sens classique, mais il peut désormais interroger le web, restituer une synthèse, fournir un lien ou retrouver un contenu publié ailleurs. C’est cette capacité d’intermédiation qui est examinée par RSF, dans un environnement où la frontière entre moteur de recherche, agent et interface de publication devient moins nette.

Quand la recherche conversationnelle devient une porte d’entrée

L’organisation a soumis depuis Paris des demandes explicitement orientées vers des médias russes sous sanctions à ChatGPT, Claude, Gemini, Grok, Meta AI et Vibe, l’outil de Mistral anciennement appelé Le Chat. Dans les réponses décrites par RSF, plusieurs services ont fourni des revues de presse, des titres, des liens ou des verbatims ; parfois, ils ont cherché des itinéraires alternatifs quand un site était inaccessible.

Le point le plus sensible n’est donc pas nécessairement l’ouverture directe d’une page : une réponse peut déjà remettre en circulation un récit, son résumé ou l’adresse où le retrouver. Le Monde, qui a relaté l’enquête mercredi, rapporte que les résultats pouvaient remonter des liens et extraits sans signaler systématiquement le statut de sanction des médias concernés. Pour l’utilisateur, le contexte juridique et éditorial de la source risque alors de disparaître derrière une réponse fluide et immédiatement exploitable.

Des réponses variables, mais un même problème de traçabilité

RSF ne décrit pas un comportement identique pour tous les outils ni à chaque essai. Gemini aurait alterné refus et réponses selon les conversations. Vibe aurait parfois constaté des blocages, avant de trouver des contenus sur des plateformes alternatives. Meta AI, de son côté, est le seul agent qui a systématiquement refusé la demande dans les tests présentés par l’ONG.

Ces différences comptent : elles empêchent de réduire l’enquête à une affirmation générale sur l’IA. Les essais ont été menés en juin et en août 2026, avec des variantes de requêtes et des outils différents, et RSF précise ne pas avoir cherché à mesurer un pourcentage de réponses problématiques. Leur constat est plus ciblé : des scénarios de contournement existent, y compris lorsque le service ne répond pas d’emblée par un accès direct.

La question dépasse le seul refus d’un chatbot

Pour les plateformes, la difficulté est double. Il faut pouvoir reconnaître les sources concernées, y compris lorsqu’elles réapparaissent sous forme de miroir, de reprise ou de publication sur un réseau tiers. Il faut aussi expliquer clairement à l’utilisateur pourquoi une demande est limitée, plutôt que de laisser l’outil passer d’un refus à une recherche détournée selon le mode employé.

RSF demande à la Commission européenne d’examiner notamment les obligations de prévention des risques systémiques de désinformation qui pourraient concerner ChatGPT au titre du règlement sur les services numériques. OpenAI a indiqué à l’organisation prendre les éléments transmis au sérieux et les examiner. Au-delà du cas de chaque entreprise, l’enquête pose une question pratique pour la régulation : lorsque l’accès à l’information passe par un agent, la conformité ne se joue plus uniquement sur le blocage d’un site, mais aussi sur la manière dont la réponse est recherchée, attribuée et contextualisée.

Sources