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Au large du port de Khan Younis, deux pêcheurs palestiniens pagaient leur petite embarcation cabossée à quelques centaines de mètres des côtes. Sur le rivage, Dawood Sehwail, 72 ans, inspectait un filet déchiré, comme s’il tentait de lire dans les vagues une langue qui lui est propre. Déplacé de Rafah en mai 2024 après les nouvelles violences qui ont frappé l’enclave, il revient chaque jour à la mer pour échapper, se souvenir et espérer.
Un espace contrôlé
La mer, qui pourrait offrir richesse et sécurité alimentaire à un territoire côtier, est devenue un espace strictement surveillé et restreint. Sous le blocus qui pèse sur Gaza depuis 2007, la pêche à Gaza fonctionne dans des limites imposées et fluctuantes, souvent réduites sans avertissement.
Sehwail raconte avoir perdu son commerce de pierres lorsque le blocus s’est durci, puis s’être tourné vers la mer, un métier appris dans son enfance. Mais depuis octobre 2023, les frappes et la destruction des infrastructures portuaires ont ravagé le secteur : installations bombardées, bateaux incendiés ou coulés, et ports transformés en camps de déplacés.
À Khan Younis, des coques calcinées servent désormais de soutiens à des tentes ; des rustres carcasses de chalutiers émergent du sable où jouent des enfants. Malgré tout, les pêcheurs improvisent : pièces de réfrigérateur en planches flottantes, moteurs absents remplacés par des pagaies, et filets rafistolés avec ce qui reste.
Aucune sécurité pour les pêcheurs
La pêche à Gaza s’exerce sous la menace constante de la marine israélienne. Des patrouilles régulières imposent de facto une limite souvent ramenée à quelques centaines de mètres des côtes, et les poursuites, tirs ou détentions sont rapportés par les représentants du secteur.
Selon le syndicat des pêcheurs de Gaza, au moins 238 pêcheurs ont été tués depuis octobre 2023, que ce soit en mer ou à terre. Le nombre de familles dépendant de cette activité était auparavant important : plus de 5 000 pêcheurs soutenaient quelque 50 000 personnes. Aujourd’hui, beaucoup hésitent à s’aventurer au-delà de 800 mètres, par crainte d’un changement d’attitude des patrouilles.
« Ils sont toujours là », dit Sehwail en désignant une embarcation navale au large. « Nous entrons à nos risques et périls. Parfois on nous laisse pêcher, parfois on tire. » Pour ces hommes, la pêche est devenue une pratique périlleuse où l’issue dépend parfois de l’humeur d’un soldat.
Une source de nourriture décimée
Avant les nouvelles violences, la pêche contribuait significativement à la sécurité alimentaire et à la lutte contre la pauvreté dans la bande de Gaza. Or, selon des estimations internationales, le secteur fonctionnait fin 2024 à moins de 7,3 % de sa capacité d’avant octobre 2023, et une large part de la flotte a été endommagée ou détruite.
La restriction d’accès à la zone de pêche — souvent réduite à moins d’une mile nautique — a limité tant le volume que la diversité des prises. Les pêcheurs expliquent ne ramener que de petites quantités et surtout des espèces juvéniles qui devraient être épargnées pour préserver les stocks.
Le résultat est une raréfaction du poisson frais : sur les marchés, les produits halieutiques sont désormais souvent importés congelés et vendus plus cher que le poisson local d’autrefois, alors même que de nombreuses familles n’ont plus les moyens de s’en procurer.
Les acteurs du secteur réclament des conditions stables et sûres pour reprendre une activité viable : matériel, réparation des embarcations et accès régulier à la mer sont nécessaires pour une réelle relance de la pêche à Gaza.
« Nous sommes des gens simples et pauvres », résume Sehwail. « Tout ce que nous demandons, c’est de vivre dignement et de nourrir nos familles. » Pour des milliers de Palestiniens, la mer reste le dernier espoir d’un peu de subsistance, malgré les risques quotidiens.