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Chaque matin, le professeur Hassan El-Nabih attache sa mallette et son ordinateur portable à son vélo puis part à la recherche d’un endroit où trouver électricité et connexion internet pour tenter de joindre ses étudiants. Ce spectacle — un enseignant sur un vélo — illustre une réalité désormais imposée par la guerre : face aux infrastructures endommagées et à l’effondrement des transports publics, le déplacement à Gaza est devenu périlleux et improvisé.
Réseau routier à genoux
Le conflit a laissé des traces profondes sur le réseau routier de l’enclave assiégée. Selon une estimation conjointe de la Banque mondiale, de l’Union européenne et des Nations unies, près de 81 % des voies ont été endommagées ou détruites, et les pertes totales sont évaluées à environ 2,5 milliards de dollars.
Avant les hostilités, les rues de Gaza étaient animées par des voitures, des taxis, des bus et des motocyclettes ; la mobilité quotidienne restait accessible à la plupart. Depuis, de nombreuses artères sont bloquées par des décombres ou jugées trop dangereuses, rendant tout transport motorisé difficile, voire impossible.
En outre, la pénurie de carburant et la fréquence des frappes rendent chaque déplacement risqué. Les habitants doivent souvent emprunter des itinéraires détournés, plus longs et plus incertains, pour atteindre un service ou un marché.
Marcher ou risquer la vie
Pour beaucoup, même la marche est devenue une épreuve. Abu Mohammed Jundieh, ancien chauffeur de 55 ans, raconte que la perte de son véhicule durant les premiers jours du conflit a annihilé sa principale source de revenus. Acheter une voiture ou même trouver du carburant est désormais hors de portée pour une grande partie de la population.
Au-delà des difficultés matérielles, la menace d’attaques rend tout déplacement potentiellement mortel. Certains patients autorisés à quitter l’enclave lors d’ouvertures temporaires de passages frontaliers sont contraints de marcher sur de longues distances pour atteindre ces points de sortie.
Le vélo, ressource rare et précieuse
Face à l’immobilisation des véhicules, le vélo s’est imposé comme une solution de survie. Mais sa disponibilité a décliné et son prix a flambé : un modèle qui valait moins de 200 dollars avant la guerre peut désormais coûter plus de 1 000 dollars, selon des réparateurs locaux.
Sur la rue Jalaa à Gaza City, l’atelier de réparation d’Abu Luay ne propose presque plus de bicyclettes neuves, seulement des pièces d’occasion et des remises en état. Les habitants viennent y faire réparer ce qu’ils possèdent, ou tentent d’acheter à prix d’or un engin devenu indispensable.
Livraisons à vélo et nouveaux emplois
Les bicyclettes servent aussi à maintenir des services essentiels. Des entreprises de livraison ont basculé entièrement vers le vélo après la destruction de nombreux deux-roues et l’impossibilité d’accéder au carburant. Hamama Delivery, opérant depuis une tente sur la rue al-Shifa, illustre cette adaptation : ses livreurs fixent des caisses en plastique aux cadres pour transporter repas, vêtements et autres articles.
La bascule vers le vélo a créé des emplois pour des jeunes privés d’études ou de travail. Ahmad, 23 ans et ancien étudiant en droit, explique qu’il n’aurait jamais imaginé dépendre d’un vélo pour gagner sa vie, mais que cet outil lui a permis de rester avec sa famille lors des déplacements et de subvenir à ses besoins.
Cependant, les conditions de travail restent difficiles : rues non éclairées, trajets plus longs, et horaires réduits pour des raisons de sécurité. Les livraisons ne sont plus assurées 24 heures sur 24, et la fatigue physique est un défi quotidien pour les coursiers à vélo.
Adaptations et perspectives locales
Outre les vélos, certains habitants recourent à des chariots tirés à la main ou à l’usage occasionnel de motos lorsque le carburant est disponible. Mais ces solutions restent limitées face à l’ampleur des dégâts et au blocus qui entrave la réparation et le renouvellement des véhicules.
Pour de nombreux Gazans, la possession d’un vélo est devenue synonyme de liberté de mouvement et de survie économique. Tant que les infrastructures ne seront pas rétablies et que l’accès au carburant restera restreint, le transport à Gaza continuera d’être marqué par la pénurie, le danger et la créativité des habitants pour conserver une forme de mobilité.