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La voix d’Hind Rajab : le film tunisien qui interpelle Gaza

par Sara
Tunisie, Palestine, Italie

Le film tunisien La voix d’Hind Rajab impose immédiatement son parti pris : raconter la politique et l’urgence humanitaire à travers une forme cinématographique qui mêle drame et document. Réalisé par Kaouther Ben Hania, il reconstitue les dernières heures de la fillette palestinienne Hind Rajab, prise au piège dans la voiture familiale ciblée par un bombardement à Gaza. Plutôt que d’exposer l’image du traumatisme, le film confronte le spectateur à l’attente, au son et à l’impuissance.

Accueil festivalier et distribution

Présenté pour la première fois en compétition officielle au festival de Venise, le film a bénéficié d’une réception très positive avant d’être montré dans plusieurs festivals internationaux et de sortir récemment en salles commerciales. Il réunit à l’écran des interprètes tels qu’Amer Halilhel, Clara Khoury, Moataz Malhis et Saja Kilani, qui incarnent les équipes de secours et la salle de communication devenue théâtre d’impuissance.

Par ailleurs, La voix d’Hind Rajab a reçu le Grand Prix du jury (Silver Lion) à Venise et plusieurs autres distinctions parallèles. Il a été choisi comme candidature officielle de la Tunisie pour l’Oscar du meilleur film international et a atteint la liste restreinte ; il a aussi obtenu une nomination aux Golden Globes pour un film en langue étrangère et deux nominations aux BAFTA.

Reconstitution de la tragédie

Le film se fonde sur la tentative de sauver Hind Rajab à travers une longue conversation téléphonique enregistrée. Ainsi, la chronique des dernières heures se déroule essentiellement par la voix de la fillette et les échanges entre les secouristes, tandis que la voiture de la famille bombardée reste hors-champ visuel. De fait, le récit tire sa force de la documentation sonore réelle utilisée comme matériau dramatique.

Ensuite, la mise en scène évite une narration chronologique conventionnelle et choisit de concentrer l’attention sur l’attente prolongée. Tandis que les sauveteurs tentent de rassurer la petite et d’obtenir des autorisations, on voit comment chaque minute qui passe se charge d’une tension morale et d’un désespoir grandissant.

La voix comme protagoniste

En privilégiant le son, Kaouther Ben Hania transforme la voix de Hind Rajab en personnage central. Le film relève d’un docudrame hybride : il mêle enregistrements authentiques et reconstitutions quasi-documentaires de la salle de crise et des équipes d’intervention. Cette hybridation vise à provoquer une expérience émotionnelle directe, sans recours à l’image-choc.

Ainsi, la caméra reste souvent confinée à l’espace clos de la salle de communication, faisant du téléphone le trait d’union entre une vie qui s’éteint et des personnes soumises à l’impuissance bureaucratique. Le résultat est une mise en tension de l’éthique et de l’humain plutôt qu’une simple exposition du geste meurtrier.

Où est le coupable ?

Le film opère un choix narratif notable : il n’expose pas frontalement l’auteur matériel de la frappe. Plutôt que de montrer l’arme ou le visage du soldat, il met en lumière le système et les procédures qui rendent possible la tragédie. De ce point de vue, l’absence visuelle du « coupable » accentue la responsabilité d’un cadre institutionnel qui bloque l’action salvatrice.

Cependant, ce parti pris suscite aussi une lecture critique opposée : en éloignant la figure du bourreau, le film pourrait atténuer la charge politique directe de l’événement et concentrer la colère sur la bureaucratie et les équipes d’assistance, visibles et impuissantes à la fois. Cette ambivalence est d’ailleurs exploitation et mise en accusation du même geste cinématographique.

Le poids de la bureaucratie et l’éthique du regard

Au cœur du film, la bureaucratie apparaît comme un mécanisme de violence. L’action de secourir exige des autorisations successives — du Croissant-Rouge aux forces de sécurité — et ces délais deviennent, dramatiquement, une sentence. Le film montre comment des appels répétés, des promesses de passage et des retards administratifs transforment l’attente en instrument mortel.

Par conséquent, La voix d’Hind Rajab pousse le spectateur à s’interroger : documenter une tragédie récente relève-t-il d’une nécessité de témoignage ou d’un risque d’exploitation ? Le film n’évite pas cette tension et l’interroge implicitement en remettant l’accent sur la voix d’une enfant dont la disparition est encore proche dans le temps.

Un débat ouvert

Enfin, l’œuvre soulève un débat cinématographique et moral plus large. D’une part, elle apparaît comme une forme de témoignage qui donne acte et visibilité à une histoire intime devenue symbole. D’autre part, elle se confronte à la question du délai et du respect dû aux victimes lorsque leur douleur est portée à l’écran si rapidement.

Alors que d’autres films ont déjà traité du même événement, La voix d’Hind Rajab choisit la contrainte du hors-champ et la force du sonore pour faire entendre ce qui n’a plus de seconde chance. Le film laisse ainsi au public la tâche de juger si cette manière de raconter est une forme de justice ou d’appropriation narrative.

source:https://www.aljazeera.net/arts/2026/1/16/%d8%b5%d9%88%d8%aa-%d9%87%d9%86%d8%af-%d8%b1%d8%ac%d8%a8-%d8%a7%d9%84%d8%b7%d9%81%d9%84%d8%a9-%d8%a7%d9%84%d8%aa%d9%8a-%d8%b3%d9%85%d8%b9%d9%87%d8%a7-%d8%a7%d9%84%d8%b9%d8%a7%d9%84%d9%85

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