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Omar*, un maçon gambien de 29 ans, avait franchi la frontière pour la Mauritanie en mars à la recherche de meilleurs salaires. Installé à Nouadhibou, il vivait dans une cahute partagée avec quatre amis et travaillait au noir sur des chantiers, gagnant deux à trois fois plus qu’au pays.
Fils aîné d’un riziculteur et l’aîné de neuf enfants, il parvenait à envoyer de l’argent à sa famille et à payer les frais de scolarité de ses frères et sœurs. Mais en août, des pick-up de la Garde nationale et des opérations policières massives ont commencé à traquer et expulser des migrants.

[Josef Skrdlik/Al Jazeera]
Arrestations ciblant les chantiers et les domiciles
Les chantiers de Nouadhibou ont été parmi les premières cibles. Pour éviter les rafles, Omar a cessé de travailler et a réduit ses déplacements au strict minimum, restant dans une ruelle poussiéreuse de Ghiran et au commerce de coin adjacent.
Les policiers ont ensuite commencé à perquisitionner les habitations, de jour comme de nuit, en forçant les portes lorsque les occupants ne répondaient pas immédiatement.
- Une première descente a contraint Omar et ses amis à fuir par les toits ; ils sont revenus la nuit suivante faute d’alternative.
- Privés de revenus, ils ont réduit leurs repas à un petit bol de riz par jour et à quelques poissons pêchés clandestinement.
« Toutes les émotions que je traverse en une journée sont difficiles à expliquer », a confié Omar début septembre.
« Conditions cruelles et dégradantes » dénoncées
Des migrants interrogés à Nouadhibou, Nouakchott, et aux deux postes frontières de Rosso (Mauritanie) et Rosso (Sénégal) décrivent des expulsions massives, souvent vers un troisième pays.
L’Association mauritanienne des droits de l’homme (AMDH) a estimé qu’en mars seulement 1 200 personnes avaient été déportées, dont environ 700 titulaires d’un permis de séjour leur permettant de travailler légalement.
Les autorités n’ont pas publié de bilan officiel. Le porte-parole du gouvernement, Houssein Ould Medou, a toutefois indiqué que 130 000 migrants seraient entrés en 2022 dans un pays de 5 millions d’habitants, tandis que seulement 7 000 personnes auraient renouvelé leur titre de séjour cette année-là.
Le ministre de l’Intérieur a affirmé au Parlement que l’État exerçait « son droit » de contrôler la circulation des étrangers en agissant « dans le respect de la dignité humaine », précisant que les personnes expulsées disposeraient d’eau, de nourriture et d’accès aux soins.
Des organisations de défense des droits, des élus d’opposition et des migrants eux-mêmes décrivent cependant un autre tableau : peur quotidienne et expulsions « menées dans des conditions cruelles et dégradantes », selon l’élue d’opposition Kadiata Malik Diallo.
Contexte régional et coopération avec l’UE
Plusieurs observateurs relient la vague de déportations à un contexte de coopération renforcée entre la Mauritanie et l’Union européenne sur la « gestion des migrations ».
En février 2024, la présidente de la Commission européenne a annoncé un partenariat migratoire d’environ 210 millions d’euros avec la Mauritanie, destiné notamment au renforcement de la sécurité, à la gestion migratoire et à des investissements socio-économiques.
Des experts soulignent que l’UE a multiplié ces dernières années des accords de « externalisation des frontières » avec plusieurs pays africains pour réduire les départs irréguliers vers l’Europe.

[File: Sylvain Cherkaoui/Reuters]
Extorsion et harcèlement : témoignages depuis Nouadhibou
Les arrestations ont souvent été accompagnées d’exigences de pots-de-vin. Des migrants racontent avoir payé pour être relâchés, parfois grâce à la solidarité de leurs employeurs.
- Un ouvrier ivoirien, Traoré*, a été arrêté à plusieurs reprises ; la première fois, 11 personnes n’ont été relâchées qu’après avoir réuni l’équivalent de 200 dollars.
- Lors d’un raid sur un grand chantier près de l’aéroport, plus de 60 hommes ont été interpellés ; certains ont payé entre 11 et 33 dollars pour être libérés.
- Un autre détenu a raconté qu’un policier lui a demandé : « Combien peux-tu payer ? » avant d’accepter un pot‑de‑vin de 100 dollars.
Cette pression a profondément affecté les moyens de subsistance : des migrants disent désormais ne se rendre au travail que les jours où ils ont entendu qu’il n’y aurait pas de rafles.

[Josef Skrdlik/Al Jazeera]
Conditions de détention dégradantes
Plusieurs détenus décrivent des privations : nourriture insuffisante, accès limité à l’eau et aux toilettes, fouilles humiliantes et confiscation d’effets personnels.
Youssouf*, 22 ans, arrêté en rentrant d’un travail en usine de sardines, affirme avoir été emmené sans chaussures, fouillé et dépouillé des 3 dollars trouvés sur lui.
Dans le centre de Nouadhibou, la nourriture se résumerait souvent à un morceau de pain et parfois des sardines. L’accès à l’eau se ferait via un robinet dans les toilettes, accessible seulement à de rares moments.
- Omar dit n’avoir reçu aucune nourriture pendant ses trois jours de détention ; les policiers proposaient d’apporter de la nourriture… à des prix majorés.
- Les appels au consulat ou à des proches sont facturés, et les migrants ne seraient pas toujours autorisés à rappeler.
- Des hommes racontent être contraints d’uriner dans de grands seaux ou des bouteilles en plastique pour le manque d’installations.

[Josef Skrdlik/Al Jazeera]
Femmes et enfants pris dans les rafles
Si la campagne vise majoritairement les hommes, femmes et enfants ont également été arrêtés et expulsés, souvent séparés ou détenus dans des conditions indignes.
Mariam*, mère de deux enfants et vendeuse ambulante à Nouakchott, a été arrêtée en se rendant à la pharmacie pour son bébé souffrant de diarrhée. Elle raconte avoir été emmenée dans un lieu qu’elle décrit comme une « étable ».
Après des supplications, elle a pu téléphoner à un voisin qui est venu chercher ses enfants ; pendant deux jours la famille a été détenue ensemble, nourrie essentiellement d’une glace partagée donnée par un gardien.
Autre cas : Oumar*, arrêté avec son épouse pendant qu’ils allaient acheter de la nourriture, a été séparé de sa fillette de quatre ans restée au domicile. « J’ai tout expliqué, j’ai pleuré, mais la police n’a pas écouté », rapporte‑t‑il depuis Rosso.
Piégés entre deux rives : la traversée vers Rosso
Les personnes arrêtées à Nouadhibou sont souvent acheminées vers Nouakchott, puis vers des points de sortie comme Gogui (frontière avec le Mali) ou Rosso.
Des détenus racontent avoir été enchaînés pendant le trajet. À Rosso, leurs empreintes sont prises côté mauritanien avant d’être laissés dans la zone portuaire, en attente d’une pirogue pour traverser le fleuve vers le poste sénégalais.
Cependant, de nombreux expulsés se retrouvent bloqués : certains gardes sénégalais refuseraient l’entrée aux personnes explicitement signalées comme « déportées », renvoyant ainsi les migrants vers la Mauritanie.
- Privés de documents, beaucoup doivent payer une pirogue de nuit pour débarquer dans un endroit isolé au Sénégal.
- Des groupes entiers se retrouvent à dormir dans les rues de Rosso, ou refoulés et forcés de repayer une pirogue pour retraverser.

[Josef Skrdlik/Al Jazeera]
Retour au pays et perspectives incertaines
De retour en Gambie une semaine après son arrivée, Omar exprime un sentiment ambivalent : soulagé de ne plus vivre sous la menace policière, mais confronté à l’absence d’emplois saisonniers pendant la saison des pluies.
« Ici, il n’y a pas de policier qui nous poursuit. On n’a pas à regarder par-dessus son épaule », dit-il. Mais la demande de main‑d’œuvre est faible et la famille attend les envois habituels. « Les écoles vont rouvrir, et ma famille demande « Où est le sac de riz ? » ».
Pour l’instant, Omar surveille la situation en Mauritanie : « S’ils arrêtent de déporter des gens, je retournerai à Nouadhibou », ajoute‑t‑il.

[Josef Skrdlik/Al Jazeera]
Les autorités mauritaniennes n’avaient pas répondu aux demandes de précisions sur l’ampleur et les modalités de la campagne au moment de la publication. La Commission européenne a indiqué avoir renforcé son soutien à la Mauritanie en matière de « gestion migratoire », en affirmant que le respect des droits humains restait un principe fondamental.

[File: Rafael Marchante/Reuters]
*Tous les interviewés ont demandé que seul un de leurs noms soit utilisé pour des raisons de sécurité.