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Syrie : Damas reprend al-Omar, Tabqa et pousse vers l’unité

par Sara
Syrie, États-Unis, Turquie

Au terme d’une offensive rapide, les forces gouvernementales syriennes ont repris le gisement pétrolier d’al‑Omar, le complexe gazier de Conoco dans la province de Deir Az Zor, ainsi que le barrage de Tabqa dans la province de Raqqa. L’annonce de ces avancées a été suivie d’un accord conclu avec les Forces démocratiques syriennes (FDS), selon le président Ahmed al‑Sharaa, qui a déclaré que « les institutions de l’État entreront » dans les trois gouvernorats orientaux et nord‑orientaux : Hassaké, Deir Az Zor et Raqqa. Cette dynamique militaire dépasse le seul contrôle du territoire : elle touche au cœur de l’économie politique syrienne et à la difficile perspective d’une unification de la Syrie.

Une région marquée par la guerre et les ressources

Les hydrocarbures de l’est syrien ont longtemps constitué à la fois une ressource vitale et un levier de pouvoir. Avant 2011, le pétrole et le gaz représentaient près de 20 % du produit intérieur brut syrien ; pendant la guerre, ces champs ont alimenté une économie fragmentée et financé divers groupes armés. Leur reprise par Damas est donc plus qu’un symbole : elle conditionne une partie de la reprise fiscale et de la capacité de l’État à redistribuer des services essentiels.

Pour plusieurs observateurs, la perte rapide de terrain par les FDS rappelle l’effondrement politique qu’a connu Damas fin 2024, et montre combien le contrôle de ces sites est central pour influer sur les prix et les conditions de vie locales.

L’accord de mars et ses limites

En mars 2025, un cadre d’accord avait été signé entre Mazloum Abdi, commandant des FDS, et Ahmed al‑Sharaa afin d’intégrer la milice dans les structures de l’État tout en préservant une forme d’autonomie locale et les droits kurdes. Cette initiative avait été décrite par ses protagonistes comme une « réelle opportunité » pour construire une Syrie inclusive, avec la promesse qu’« il n’y aura pas d’armées hors de l’État ». Cependant, l’application de ce pacte a pris du retard et des désaccords territoriaux et administratifs ont émergé.

Par ailleurs, la rencontre d’al‑Sharaa avec le président américain en novembre a repositionné Damas en partenaire dans la lutte contre l’organisation dite État islamique, ce qui a réduit l’argument des FDS sur leur rôle exclusif dans la lutte antijihadiste et a facilité des basculements d’appuis locaux vers le gouvernement.

Le rôle décisif des tribus

Sur le terrain, les dynamiques tribales ont accéléré la recomposition du pouvoir en faveur de Damas. Au cours de l’année écoulée, le gouvernement a multiplié les démarches auprès de clans arabes de Deir Az Zor et de Raqqa, qui se sont montrés de plus en plus méfiants à l’égard de l’administration kurde des FDS et frustrés par la lenteur de la mise en œuvre des accords.

Des assemblées de cheikhs ont tiré la sonnette d’alarme sur les risques d’escalade si les engagements n’étaient pas respectés, et plusieurs familles tribales ont finalement exprimé leur volonté d’exclure les FDS de certaines zones. Dans la pratique, des forces tribales ont contribué à la reconquête de territoires au sud de Hassaké.

  • Parmi les principales tribus influentes figurent les al‑Ukaidat, al‑Bakara, al‑Jabour, Anza, Shammar, Bani Khalid, al‑Bu Shaaban, al‑Buhamad et al‑Baggara.

Influences extérieures et fenêtre stratégique

La recomposition tient aussi à l’évolution du soutien extérieur apporté aux FDS. Les États‑Unis ont recentré leur présence sur les opérations antijihadistes, réduisant la protection militaire permanente dont disposaient les forces kurdes. Privées de ce filet, les FDS ont vu leur marge de manœuvre diminuer face aux initiatives de Damas à l’est de l’Euphrate.

Par ailleurs, la Turquie a accueilli favorablement les avancées de Damas et a manifesté sa réticence historique à toute forme d’autonomie kurde. Au final, la reconquête s’est opérée tant par la force que par un alignement tacite d’intérêts régionaux et locaux.

Énergie et eau comme instruments de l’autorité

Le contrôle du gisement d’al‑Omar, du complexe Conoco et du barrage de Tabqa revêt une portée stratégique immédiate. Le barrage de Tabqa, première centrale hydroélectrique du pays, conditionne l’alimentation en électricité et l’irrigation d’une grande partie du nord et de l’est, indispensables au fonctionnement des hôpitaux, des écoles et des activités industrielles.

Cependant, convertir ces acquis en capacités étatiques durables nécessitera des investissements massifs et une remise en état des infrastructures. La perte de ces ressources fragilise en outre l’indépendance financière des FDS et contribue à recentrer le pouvoir économique entre les mains de l’État.

Transformations humaines et sociales

L’avancée gouvernementale recompose les équilibres communautaires : des milliers de personnes ont été déplacées depuis Alep, Raqqa et Tabqa, et les populations kurdes vivent désormais la contradiction entre la promesse d’une citoyenneté garantie et l’érosion d’une autonomie politique effective. Les tribus arabes, pour leur part, revoient leurs alliances en fonction des nouvelles réalités locales.

Le « contrat social » entre l’État et les populations, déjà fragile avant la guerre, se renégocie sous la pression des besoins matériels et des promesses politiques. Le gouvernement devra démontrer des améliorations concrètes en matière de sécurité, d’inclusion et d’accès aux services pour maintenir le soutien populaire.

Pas de richesse pétrolière immédiate

Les spécialistes mettent en garde contre l’idée d’un retour rapide aux revenus d’antan. Selon des économistes de l’énergie, le gisement d’al‑Omar est « techniquement faisable » pour des investissements, mais la production a chuté à environ 14 200 barils par jour et les réservoirs sont mises à rude épreuve. La réhabilitation demande des moyens techniques et financiers considérables après des années d’exploitation et de combats.

Autre donnée alarmante : ce champ, jadis capable de produire près de 90 000 barils par jour et doté de réserves estimées à 760 millions de barils, a subi des dégâts infrastructurels évalués à plusieurs centaines de millions de dollars. Les enjeux de gestion, de transparence et de lutte contre la corruption conditionneront l’attractivité des investissements étrangers.

Une unification précaire mais inédite

Pour la première fois depuis 2013, une grande partie du territoire syrien se retrouve placée sous l’autorité d’un seul gouvernement, ce qui constitue une avancée politique majeure. L’intégration affirmée de droits culturels et sociaux pour les Kurdes a élargi la portée de cet acquis au‑delà d’un simple succès militaire, en en faisant un jalon potentiel vers l’unification de la Syrie.

Pour autant, la consolidation reste fragile : méfiance sociale, dégâts économiques, et imbrication d’intérêts étrangers et locaux compliquent la route vers une paix durable. L’avenir dépendra de la capacité de l’État à restaurer les services essentiels, à respecter les accords politiques et à reconstruire la confiance entre communautés séparées par une décennie de conflit. Tandis que l’Euphrate continue de tracer sa route, il reste à voir si ses rives pourront désormais converger vers une Syrie unifiée et stable.

source:https://www.aljazeera.com/news/2026/1/19/power-lines-and-power-struggles-unpacking-syria-push-towards-unification

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