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Taïwan se prépare à un vote historique de destitution qui pourrait profondément bouleverser la scène politique locale. Près des deux tiers des députés du Kuomintang (KMT), principal parti d’opposition, risquent de perdre leur siège lors d’un référendum massif qui débutera ce week-end.
Dans 31 circonscriptions à travers l’île, les électeurs taïwanais devront décider s’ils souhaitent maintenir ou révoquer leurs représentants parlementaires. Ce scrutin, surnommé la « Grande Destitution », est le plus important jamais organisé à Taïwan et pourrait, selon les résultats, coûter au KMT sa majorité au sein de la législature.
Un vote décisif pour la politique intérieure de Taïwan
Le résultat de ce vote déterminera l’orientation politique du pays pour les trois prochaines années. Il influencera également la capacité du gouvernement du président William Lai Ching-te à mettre en œuvre des politiques clés, notamment en matière de dépenses de défense.
Le scrutin principal aura lieu samedi, avec la possibilité pour les électeurs de voter pour la destitution de 24 députés du KMT. Une seconde vague de votes concernera sept autres législateurs fin août.
Cette procédure a été déclenchée suite à une série de campagnes de pétitions réussies plus tôt dans l’année. Conformément à la loi électorale taïwanaise, les organisateurs doivent obtenir la signature de 10 % des électeurs inscrits dans chaque circonscription pour demander la tenue d’un vote de destitution.
Pour que la destitution soit validée, au moins 25 % des électeurs inscrits doivent participer et le nombre de votes en faveur doit être supérieur à celui des votes contre. En cas de destitution, une élection partielle doit se tenir dans un délai de trois mois.
Étendue géographique et enjeux du scrutin
Le KMT, historiquement ancré dans le nord du pays et autour de Taipei, voit ce vote s’étendre à l’ensemble de Taïwan ce week-end. Lors des élections législatives de 2024, le parti avait remporté 52 sièges sur 113. Grâce à une coalition avec le Parti populaire taïwanais et deux députés indépendants, il détenait alors une majorité de 62 sièges.
Cette coalition a jusqu’à présent bloqué les initiatives du Parti progressiste démocratique (DPP) — qui compte 51 sièges — et freiné l’agenda présidentiel de William Lai depuis son entrée en fonction.
La participation est un facteur-clé, car la mobilisation des électeurs lors de votes de destitution est souvent imprévisible. Lev Nachman, expert en politique taïwanaise à l’Université nationale de Taïwan, souligne l’importance et l’ampleur inédites de ce scrutin, qui mobilise les citoyens d’une manière jamais vue auparavant.
Conditions et défis du vote
Le climat pourrait jouer un rôle déterminant : un typhon se déplaçant au nord de Taïwan pourrait décourager la participation, en particulier du noyau dur des électeurs plus âgés du KMT.
Ho Chih-yung, membre et ancien porte-parole du KMT, décrit une ambiance « proche d’une élection nationale » et voit ce scrutin comme un test majeur de mobilisation pour tous les grands partis politiques taïwanais.
Un enjeu crucial à l’échelle internationale
Ce vote est suivi de près à l’international, car il déterminera si le président Lai sera en mesure de gouverner efficacement ces prochaines années, notamment sur les questions de défense et de politique étrangère.
Selon Lev Nachman, le sort de ces destitutions conditionne directement les perspectives des relations internationales de Taïwan. La tension autour du statut contesté de Taïwan et la menace d’un conflit futur avec la Chine dans le détroit de Taïwan rendent la situation particulièrement sensible.
« Le problème classique de Taïwan, c’est que la société est divisée et que le temps presse avant qu’une guerre potentielle n’éclate », explique-t-il. « Tout ici est d’une portée existentielle inédite. »
Pourquoi le KMT est-il la cible des électeurs ?
Malgré son succès lors des dernières élections, avec un gain de 14 sièges, le KMT a provoqué la colère des électeurs, y compris parmi ses soutiens traditionnels. Le parti a notamment tenté d’élargir les pouvoirs législatifs tout en s’opposant au budget du président Lai.
- Le KMT a réussi à geler ou réduire 207,5 milliards de nouveaux dollars taïwanais (6,3 milliards USD) sur le budget 2025, affectant des programmes clés comme les sous-marins, les drones et le Conseil des peuples indigènes.
- Cette lutte budgétaire a fait la une des médias, surtout lorsque le KMT a ciblé 3,1 milliards USD de dépenses de défense.
Brian Hoie, chercheur associé à l’Université de Nottingham et spécialiste de la politique taïwanaise, souligne que ces coupes ont déçu des groupes traditionnellement proches du KMT, notamment les agriculteurs et les populations indigènes.
« Le KMT a très mal géré cette situation et a irrité plusieurs catégories d’électeurs par ces réductions budgétaires », affirme-t-il, qualifiant cette stratégie d’« extrêmement contre-productive ».
Le facteur Chine dans la dynamique politique
Le KMT, l’un des plus anciens partis politiques d’Asie, fait face à un clivage générationnel quant à la relation avec la Chine. Certains électeurs estiment que le parti est influencé par le Parti communiste chinois (PCC) de Pékin.
La menace d’une annexion de Taïwan, pacifique ou militaire, reste omniprésente. Les deux principaux partis taïwanais proposent des réponses différentes :
- Le DPP, au pouvoir, adopte une posture plus affirmée et augmente les dépenses de défense.
- Le KMT privilégie un dialogue continu et une approche plus conciliante avec Pékin.
Cette position a déjà coûté à certains membres du KMT, comme Fu Kun-chi, chef de file controversé ayant conduit une délégation à Pékin lors d’une période de forte tension en 2024.
La réaction du KMT face à la campagne de destitution
Ho Chih-yung dénonce l’utilisation abusive du système de destitution, conçu pour sanctionner des manquements graves comme la corruption, et non pour des campagnes massives de rejet politique.
Selon lui, cette « campagne de destitution massive » vise à évincer en bloc les députés de l’opposition. Il accuse le parti au pouvoir DPP de qualifier abusivement le KMT de « pro-Chine » et de le présenter comme « vendant Taïwan » pour attiser les divisions idéologiques et mobiliser la base électorale par la peur.
Un responsable du KMT évoque également un contexte économique difficile, marqué par la hausse du coût de la vie et les tensions commerciales avec les États-Unis. La guerre commerciale initiée par l’ancien président Donald Trump menace Taïwan de droits de douane pouvant atteindre 32 %.
L’appréciation de 11 % du nouveau dollar taïwanais sur six mois crée une pression sur les fabricants locaux, contraints de rivaliser avec des produits étrangers devenus moins chers pour les consommateurs taïwanais.