Home HistoireDécouverte génétique révolutionnaire : le cheval, premier vecteur de mobilité

Découverte génétique révolutionnaire : le cheval, premier vecteur de mobilité

by Sara
France

Une mutation génétique cheval identifiée par l’équipe de l’archéologue moléculaire Ludovic Orlando a été mise en cause dans la transformation du cheval sauvage en monture capable de transporter des humains, selon une étude publiée aujourd’hui dans la revue Science. Cette découverte, fruit d’une collaboration internationale dirigée par Orlando, relie un changement génétique précis à des modifications anatomiques et locomotrices majeures chez le cheval et coïncide avec la diffusion rapide d’une nouvelle lignée équine à travers l’Eurasie il y a environ 4 200 à 4 700 ans.

Une mutation génétique cheval liée à un dos plus plat et une meilleure locomotion

Le Point : Quelle est la nature de cette mutation génétique cruciale que votre équipe a identifiée, et comment a-t-elle transformé l’anatomie du cheval pour en faire un animal capable de transporter des humains ?

Ludovic Orlando reconstituant Histoire espèces domestiquées
Ludovic Orlando, médaillé d’argent 2023 du CNRS, reconstitue l’Histoire des espèces domestiquées et des sociétés grâce à l’ADN contenu dans les échantillons archéologiques. © David Villa ScienceImage/CBI/CNRS

Dans nos travaux, nous examinons l’ADN des chevaux qui vivaient par le passé et celui des chevaux actuels. Cette approche nous permet de suivre leurs changements génétiques au fil du temps. Ici, notre objectif principal était d’identifier les modifications génétiques survenues au tout début de l’histoire de la domestication des chevaux, il y a entre 4 200 et 4 700 ans. Et ce que nous avons observé, c’est une augmentation spectaculaire de la fréquence de certains variants génétiques dans la population.

Parmi ceux-ci, la mutation affectant le gène GSDMC. Au début de cette période, cette mutation était très rare, présente chez seulement quelques pourcents des chevaux. À la fin du processus, il y a 4 200 ans, elle atteignait une fréquence de 85 %, ce qui signifie que la quasi-totalité des chevaux en était porteuse. Une telle sélection suggérait fortement que cette modification génétique avait un avantage biologique significatif.

Pour comprendre précisément ce que cette mutation entraînait, nous avons étudié ce gène chez d’autres mammifères faciles à manipuler en laboratoire, notamment la souris. Nous avons donc modifié génétiquement des souris pour le gène GSDMC et observé les effets sur des animaux vivants. Nous avons alors identifié deux effets biologiques majeurs.

Le premier est un changement radical de l’anatomie dorsale. Les souris modifiées pour GSDMC présentaient une colonne vertébrale plus plate. Un changement anatomique déterminant pour l’émergence de la monte cavalière : c’est un peu comme si le dos du cheval invitait les humains à s’asseoir dessus.

Le second effet est une nette amélioration des capacités locomotrices. Nous avons testé les souris en les faisant marcher sur des tiges en rotation. Résultats : celles modifiées pour GSDMC surpassaient largement les souris non modifiées par leur performance motrice, démontrant une coordination des mouvements nettement supérieure.

En somme, cette modification génétique, fortement sélectionnée par les premiers éleveurs, rendait le dos du cheval plus plat et décuplait ses capacités locomotrices. Ce processus de sélection s’est achevé juste avant que cette nouvelle lignée de chevaux ne quitte son foyer de domestication pour se répandre dans toute l’Eurasie.

Technologies équestres, diffusion en Eurasie et conséquences sur la mobilité

éleveur et chevaux en Mongolie Intérieure
Un éleveur avec ses chevaux en Mongolie Intérieure, région autonome située au nord de la Chine, en juillet 2019.

L’équipe d’Orlando replace la mutation GSDMC dans un contexte archéogénétique et archéologique : à partir d’environ 4 200 ans, un type de cheval sauvage originaire du nord du Caucase a commencé à se répandre massivement en Eurasie, remplaçant progressivement les autres types régionaux. Cette expansion rapide — environ deux siècles pour atteindre l’Espagne et le Portugal, et moins d’un siècle pour approcher la Mongolie — est, selon les auteurs, imputable à l’action humaine.

Parallèlement à la propagation de cette nouvelle lignée, les vestiges archéologiques montrent la diffusion d’équipements destinés au contrôle des équidés. Orlando note la présence contemporaine de mors, notamment en bois de cerf, et l’apparition des roues rayonnées pour les chars aux alentours de 4 100 ans. Ces éléments non biologiques accompagnent la diffusion du cheval et témoignent d’une transformation conjointe des biologies et des technologies.

C’est précisément la question qui nous motive depuis le début. L’impact du cheval sur l’histoire humaine a été énorme. Le cheval a permis aux humains de se déplacer plus vite et plus loin qu’avec leurs propres moyens, modifiant ainsi les relations et la dynamique des échanges entre les peuples.

Avec le cheval, on a assisté à une première véritable globalisation du monde. Les biens pouvaient être produits à un endroit et vendus mille kilomètres plus loin. Les nouvelles cultures et innovations se sont partagées beaucoup plus rapidement à l’échelle géographique. Et, en parallèle, de nouveaux pathogènes et maladies se sont également répandus plus efficacement.

L’histoire regorge d’exemples où le cheval a joué un rôle déterminant. L’Empire mongol de Gengis Khan au XIIIe siècle, par exemple, était un « empire à dos de cheval » ; sans le cheval, Gengis Khan n’aurait pas existé. C’est la même chose pour Alexandre le Grand, dont le premier empire transeurasien a sans doute été rendu possible par sa maîtrise exceptionnelle des chevaux. Si l’on y réfléchit bien, très souvent, dans l’histoire, le cheval est omniprésent, à nos côtés, derrière nous ou en dessous de nous. Cela signifie que l’histoire humaine, telle qu’elle nous est enseignée, est aussi, pendant près de 4 000 ans, jusqu’à l’invention du moteur à combustion, une histoire des chevaux.

Les résultats influencent également la compréhension des grands mouvements humains préhistoriques. Interrogé sur le lien entre la mutation et la domestication, Orlando rappelle que son équipe a montré que la sélection génétique associée à la monte cavalière s’est finalisée il y a environ 4 200 ans. Par conséquent, des migrations antérieures, comme l’expansion des Indo‑européens il y a ~5 000 ans, ne peuvent pas avoir reposé massivement sur une mobilité à cheval.

Cette découverte nous permet de requalifier et de mieux comprendre ces phénomènes migratoires plusieurs milliers d’années après les faits. Pour les peuples indo-européens en particulier, nos recherches suggèrent que le rôle du cheval dans leurs migrations a été relativement modeste. C’est là que réside la force de notre travail : il s’agit d’une science qui fait autant appel à la génétique qu’aux sciences humaines, des disciplines souvent séparées dans l’enseignement universitaire, alors que certaines questions ont éminemment à voir avec les deux approches.

En reliant mutation génétique cheval, transformations anatomiques et diffusion des technologies équestres, l’étude éclaire comment une variation génétique précise a pu déclencher des changements culturels et démographiques majeurs, modifiant profondément la mobilité et les échanges humains à l’échelle de l’Eurasie.

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source:https://www.lepoint.fr/science/comment-une-mutation-genetique-a-fait-du-cheval-le-premier-vecteur-de-mobilite-de-l-histoire-28-08-2025-2597211_25.php

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