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La poésie classique algérienne, dite « khililiyya », connaît un retour remarqué auprès des jeunes auteurs. Après avoir été intimement liée aux grands mouvements de résistance et à l’activité nationale du XXe siècle, cette forme retrouve aujourd’hui une place de choix dans les concours, les scènes et les pratiques littéraires du pays.
Retour massif de la khililiyya sur la scène contemporaine
Un examen des dernières années montre que la poésie verticale — héritière de la tradition classique — s’impose comme une tendance dominante dans la production poétique algérienne récente. Ce phénomène surprend par son ampleur, surtout dans un contexte technologique où d’autres formes, comme le vers libre ou le poème en prose, paraissent mieux adaptées aux nouveaux médias.
Les données issues des concours nationaux confirment cette orientation : depuis l’instauration, en 2007, du prix « Président de la République pour les créations de la jeunesse », les premiers prix sont le plus souvent remportés par des recueils en vers classiques.
Concours et plateformes : le poids des pratiques institutionnelles
Plusieurs jurys et manifestations littéraires enregistrent une surreprésentation de la forme classique. Dans de nombreux concours, plus des deux tiers des œuvres soumises sont en vers traditionnels, ce qui explique en partie leur prédominance sur les podiums.
- Prix « Président de la République pour les créations de la jeunesse » : domination du vers classique aux premières places.
- Autres prix nationaux et régionaux : faible représentation des formes libres, rarement primées.
Autrement dit, ce n’est pas nécessairement une préférence esthétique biaisée des jurys, mais d’abord une réalité quantitative : l’abondance de textes classiques augmente mécaniquement leurs chances de visibilité et de distinction.
Causes psychosociales et esthétiques
Plusieurs facteurs expliquent ce retour. D’une part, la scène poétique redevenue « monumentale » privilégie souvent des textes pensés pour la lecture publique et la musicalité, où la forme classique conserve un avantage évident.
D’autre part, de jeunes poètes considèrent la maîtrise de la métrique et de la rhétorique classiques comme un socle indispensable. Certains commencent par le vers traditionnel pour asseoir leur technique, avant d’explorer des formes plus modernes et expérimentales.
Réactions et lectures critiques
Pour le chercheur en sociologie culturelle Mohamed Ben Zian, il serait simpliste de réduire ce phénomène à une seule explication. Il évoque à la fois des motivations pratiques — accès aux prix, attractivité médiatique — et psychologiques, notamment la recherche d’une identité enracinée face aux incertitudes de la modernité.
Ben Zian met également en garde contre une imitation mécanique des modèles extérieurs, qui peut dépouiller certains poèmes de leur ancrage local et de leur force expressive.
Échos du Mashreq et enjeux d’appropriation
La réapparition du vers classique interroge aussi les relations de la poésie algérienne avec les traditions littéraires du monde arabe. Il existe, selon plusieurs observateurs, une forme de dépendance aux modèles du Mashreq qui réapparaît parfois dans le choix des images et des symboles.
Ce déplacement de référence peut affaiblir la spécificité locale à moins que les poètes n’intègrent ces modèles de manière critique et inventive.
Voix de poètes : entre continuité et transformation
Des auteurs de la nouvelle génération, comme Haroun Omri et Jalal Qassabi, revendiquent la possibilité d’un usage renouvelé de la tradition. Pour Haroun Omri, la poésie classique n’est pas seulement une contrainte métrique mais un « posture » d’écriture capable d’absorber les réalités contemporaines — métros, écrans, machines — et d’en faire surgir un sens neuf.
De son côté, Jalal Qassabi voit dans la forme classique la « figure parfaite » du poème arabe, tout en soulignant que l’enjeu consiste à actualiser le contenu et les questions traitées pour qu’ils parlent au présent.
Le festival comme lieu d’expérimentation
Depuis l’initiative ministérielle de 2015, le Festival culturel arabe de la poésie classique, organisé à Biskra, joue un rôle central dans cette dynamique. Placé comme foyer de rencontres entre générations, le festival cherche à réunir des sensibilités diverses et à stimuler le débat sur la coexistence entre tradition et modernité.
Son coordinateur, Ahmed Delbani, préfère d’ailleurs parler de « khililiyya » plutôt que de simple « poésie verticale », insistant sur l’ampleur historique et esthétique du terme. Pour lui, l’enjeu est de faire dialoguer les esthétiques plutôt que d’opposer systématiquement le passé au présent.
Perspectives pour la poésie classique algérienne
La réémergence de la poésie classique en Algérie révèle un paysage littéraire en pleine redéfinition. Entre désir de maîtrise formelle, contraintes institutionnelles et recherche identitaire, la khililiyya réinvestit les espaces publics et les prix littéraires.
Si cette tendance peut susciter des réserves, elle ouvre surtout des pistes de renouvellement : quand la forme classique sert à questionner le monde contemporain, elle peut produire des textes à la fois enracinés et innovants.