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Gaza : la gravure sur marbre qui garde la mémoire des martyrs

par Sara

Dans un petit coin devant sa maison, à côté du cimetière, l’artiste Mohammed Yassin transforme le marbre en mémoire vivante : il grave des stèles portant les noms des martyrs. Ce geste, à la fois sobre et nécessaire, fait de la gravure sur marbre Gaza un acte de conservation des identités face à l’effacement imposé par la guerre. Le marbre n’est plus seulement matière décorative ; il devient témoin et refuge des noms que les familles veulent préserver.

Un témoin du deuil

Avant le conflit, Yassin travaillait le marbre pour décorer des maisons, inscrire les noms de familles et réaliser des panneaux et des fresques. Progressivement, l’afflux de victimes et la disparition d’entiers foyers ont redéfini sa pratique : il consacre désormais son savoir-faire à la fabrication de stèles funéraires. Ainsi, son travail a basculé d’une fonction d’embellissement à une mission de documentation du deuil.

« Mon activité principale relevait du multimédia : dessin, mise en page, publicité et gravure sur marbre. J’ai suivi l’évolution, du travail manuel aux technologies modernes », dit-il, décrivant la double compétence qui l’aide à adapter son métier aux besoins actuels.

Conditions de travail et contraintes

La guerre a détruit l’atelier qui était sa source de revenus. Obligé de travailler devant son domicile, Yassin affronte le manque de matériaux, la hausse des prix et l’instabilité de l’alimentation électrique. Face à l’urgence des enterrements collectifs et à la difficulté pour les familles d’identifier les tombes, la demande de stèles portant des noms s’est faite pressante.

Le travail lui-même reste exigeant : après la conception artistique, il faut transposer le dessin sur le marbre, puis procéder au creusement à la main à l’aide de produits chimiques corrosifs lorsque les machines font défaut. Plus tard, il a pu se procurer une machine électronique reliée à des logiciels de conception qui facilite le transfert du motif sur la pierre, puis la gravure et la mise en couleur.

Des coûts en forte hausse

La modernisation n’a pas amoindri la précarité économique : les prix ont fortement augmenté depuis le début du conflit, rendant la réalisation des stèles plus coûteuse pour des familles déjà éprouvées. Là où le coût total d’un témoin gravé ne dépassait guère 100 shekels auparavant, il atteint aujourd’hui environ 400 shekels.

  • Prix d’un litre d’acide/produit corrosif : de 10 à 170 shekels.
  • Prix du mètre de gélatine : de 25 à 80 shekels.
  • Prix du mètre de marbre : de 50 à 400 shekels.
  • Prix d’un litre de peinture : de 60 à 250 shekels.

Ces hausses, combinées à une demande accrue, rendent la production plus délicate et financièrement lourde pour les artisans et les familles endeuillées.

Résister à l’oubli

Dans un autre atelier, le graphiste et imprimeur Salah Tahrawi a lui aussi recentré son activité sur la fabrication de stèles. Là où il créait auparavant des affiches et des supports visuels, il met désormais son talent au service de la mémoire des défunts.

Pour beaucoup de familles, l’inscription du nom sur une pierre est la dernière barrière contre l’effacement. Tahrawi travaille en silence, préparant le design, imprimant les gabarits disponibles et gravant la pierre avec la solennité du geste funéraire. Chaque nom gravé devient une présence tangible, une forme de résistance contre l’oubli.

Histoires individuelles dans une crise collective

La guerre a également imposé des enterrements collectifs lorsque l’espace dans les cimetières s’est raréfié. La famille Jouyfel, par exemple, a dû enterrer plusieurs membres dans une même tombe et commander une stèle unique pour inscrire tous leurs noms. Ce choix traduit la douleur d’un foyer frappé par la perte et la contrainte d’un territoire funéraire saturé.

Une mère endeuillée a raconté l’angoisse de ne pas trouver de place et la décision douloureuse d’ouvrir la tombe de son mari décédé quelques années plus tôt pour y déposer leur fils. Elle a demandé qu’une même stèle porte leurs deux noms, afin que la mémoire des deux soit préservée côte à côte.

Un travail à la fois technique et humain

Pour le peintre et professeur d’arts Marwan Nassar, l’enjeu dépasse la technique : l’artiste qui grave doit allier précision et sensibilité humaine. La transformation du rôle de l’art — du décoratif au documentaire, du beau à l’humain — confère à ces stèles une valeur culturelle et émotionnelle particulière.

« L’importance de cette pratique ne réside pas seulement dans son aspect artistique, mais dans son rôle culturel et humain », explique-t-il en soulignant que la gravure sur marbre devient une forme de document visuel qui sauve les noms de la disparition. Les artisans se muent ainsi en gardiens de mémoire.

Au cœur de Gaza, la gravure sur marbre se mue en acte de résistance : malgré la pénurie, la montée des coûts et la douleur diffuse, des artisans transforment la pierre en archive des vies perdues. Chaque stèle gravée rappelle que, même dans les pires circonstances, la mémoire trouve des gestes pour perdurer.

source:https://www.aljazeera.net/misc/2026/2/10/%d9%86%d9%82%d8%b4-%d8%b9%d9%84%d9%89-%d8%b1%d8%ae%d8%a7%d9%85-%d8%ba%d8%b2%d8%a9-%d9%81%d9%86-%d9%8a%d9%88%d8%af%d8%b9-%d8%a7%d9%84%d8%a3%d8%ad%d9%8a%d8%a7%d8%a1-%d9%88%d9%8a%d8%ae%d9%84%d8%af

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