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Le livre « L’Éloge des Inondations » (Yale) de l’éminent politologue James C. Scott arrive à un moment critique, après une année marquée par des inondations catastrophiques. Au printemps dernier, des pluies torrentielles ont fait monter les eaux des rivières San Jacinto et Trinity, au Texas, de plusieurs mètres au-dessus du seuil d’inondation, forçant des milliers de personnes à évacuer. En septembre, durant l’ouragan Helene, la rivière French Broad a débordé, inondant des corridors commerciaux à Asheville, en Caroline du Nord, et détruisant restaurants, brasseries et magasins. En octobre, en Espagne, les rivières Magro, Júcar et Turia ont également débordé dans la région de Valence, causant la mort de 232 personnes.
Une perspective hydrologique
Scott nous invite à dépasser la catastrophe de ces événements. En se concentrant sur les coûts humains des inondations, il soutient que cela est trop anthropocentrique. Une inondation peut être, « pour les humains », la « plus dévastatrice des catastrophes naturelles dans le monde », mais, d’un point de vue hydrologique à long terme, c’est simplement la rivière qui respire profondément, comme elle en a besoin. Une inondation saisonnière, appelée « pulse d’inondation », apporte des nutriments essentiels aux organismes qui dépendent des rivières. « Sans l’occupation annuelle de la plaine inondable, le lit – cette ligne sur la carte – est relativement mort biologiquement », soutient-il. En d’autres termes, « Pas d’inondation, pas de rivière ».
Les conséquences de l’intervention humaine
Le travail de Scott ne minimise pas les effets dévastateurs des débordements sur les populations riveraines. En célébrant les inondations périodiques, il met également en garde contre les coûts des interventions humaines. Les barrages et les digues réduisent la fréquence des inondations, mais l’érosion et la déforestation augmentent le risque d’inondations catastrophiques lorsque ces barrières sont franchies. Plus on est civilisé, moins on est résilient, rappelle-t-il.
Une carrière académique engagée
« L’Éloge des Inondations » offre une conclusion posthume à une carrière académique qui a bousculé la pensée conventionnelle. Scott a passé 45 ans au département de science politique de Yale, où il a enseigné jusqu’à peu avant sa mort, l’été dernier, à l’âge de 87 ans. Ses intérêts étaient plus vastes que ceux de la plupart des politologues. Spécialiste de l’Asie du Sud-Est contemporaine, il a risqué sa carrière en se rendant en Malaisie pour entreprendre une ethnographie de la vie villageoise. Il a fondé le programme d’études agrariennes à Yale, étudiant et enseignant les communautés rurales du monde entier.
Résistance et savoir local
Scott s’est intéressé à la façon dont les populations rurales ont répondu aux transformations dramatiques du XXe siècle. Les petits agriculteurs et les paysans ont été soumis à des expériences malavisées de la part des États capitalistes et communistes. Les paysans, souvent perçus comme dociles, sont en réalité au cœur de la résistance. Scott a voulu mettre en lumière cette « connaissance locale » ignorée des États, discernant dans de petits actes de désobéissance un schéma de résistance qui éclatait parfois en révolte. Dans son œuvre, il parle des « barbares » qui se trouvent aux marges des États, esquivant le travail forcé tout en menant des raids audacieux sur les stocks de grain.
Une vision critique des États
Sa position politique, bien qu’ancrée à gauche, a trouvé un écho inattendu à droite, notamment avec son ouvrage « Seeing Like a State », qui critique vigoureusement les projets étatiques visant à améliorer le bien-être humain. Sa vision, qui privilégie la complexité des sociétés locales face aux tentatives de réorganisation sociale par l’État, est devenue une pierre angulaire de son travail. Scott a souvent plaidé pour la nécessité de respecter la connaissance locale, une valeur qu’il a défendue tout au long de sa carrière académique.

Un appel à la résistance
À travers son oeuvre, Scott a toujours mis l’accent sur l’importance de la désobéissance civique et de la résistance silencieuse. Son travail encourage une réflexion sur la manière dont les sociétés peuvent résister à l’oppression étatique. À son service commémoratif, un slogan a été distribué : « Devenez ingouvernable ». Cet appel à la résistance continue de résonner dans le climat politique actuel, appelant à une prise de conscience sur les crises écologiques et politiques que nous affrontons.