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La Cour suprême de l’Inde a déclenché un vif débat en août après une série d’ordonnances visant la gestion des chiens errants à Delhi et dans sa région métropolitaine. Les décisions, modifiées en partie après recours, ont confronté défenseurs des animaux, autorités municipales et experts de la santé publique autour de la question des morsures et de la prévention de la rage.
L’ordre de la Cour suprême
Le 11 août, une formation de la Cour suprême a ordonné au gouvernement du Delhi et aux administrations locales de procéder immédiatement au retrait des chiens errants de toutes les localités de la région de la capitale nationale, incluant New Delhi, Noida, Ghaziabad, Gurugram et Faridabad.
- Directive initiale : capturer les chiens errants et les transférer vers des refuges ou fourrières, sans retour dans l’espace public.
- Critiques : inquiétudes sur les capacités d’infrastructure, les ressources nécessaires et le risque de mauvais traitements.
- Conflit légal : l’ordre initial semblait contredire les règles de 2023 sur le contrôle des naissances animales, qui prévoient capture, stérilisation, vaccination puis remise en liberté.
Face aux protestations, un banc élargi de trois juges a réexaminé l’affaire le 22 août et a modifié la décision initiale.
- Décision révisée : les chiens capturés doivent être stérilisés, vermifugés, vaccinés, puis relâchés dans le même quartier d’où ils ont été récupérés.
- Exceptions : ne pas relâcher les chiens infectés ou suspectés de l’être par la rage, ni ceux affichant un comportement agressif.
- Mesures complémentaires : création d’espaces de nourrissage dédiés dans chaque quartier municipal et interdiction du nourrissage des chiens dans la rue.
- Portée potentielle : la Cour a invité d’autres États et territoires fédéraux à se joindre à l’affaire, ouvrant la voie à une application nationale.
La décision modifiée cherche à concilier exigences sanitaires et règles de contrôle animalier, tout en imposant de nouvelles obligations aux autorités locales.
Des manifestations ont eu lieu après l’ordre initial, rassemblant partisans des droits animaux et riverains inquiets.
Une hausse des morsures et le risque de rage
La procédure judiciaire a été engagée en réponse à une augmentation notable des cas de morsures de chien en Inde.
- Cas signalés : 2 189 909 morsures en 2022 ; 3 052 521 en 2023 ; 3 715 713 en 2024 (données du ministère fédéral de la Santé).
- Rage et mortalité : les morsures de chien sont responsables d’environ 99 % des décès humains par rage en Inde.
- Décès officiels : 21, 50 et 54 décès par rage recensés au niveau fédéral sur les trois dernières années, chiffres contestés par des autorités locales et études indépendantes.
Des écarts de reportage inquiètent : l’État du Kerala a déclaré beaucoup plus de décès que le total fédéral pour certaines années, et une étude de The Lancet estimait 5 726 décès humains annuels en Inde.
Des experts locaux estiment un nombre encore plus élevé. Omesh Bharti, épidémiologiste, évoque une estimation proche de 10 000 morts par an, tout en notant que la mortalité a diminué ces dernières années grâce à une meilleure disponibilité du vaccin et de l’immunoglobuline anti-rabique.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’Inde représente 36 % des décès mondiaux dus à la rage.
Un défi de dénombrement des chiens errants
Estimer précisément la population de chiens errants en Inde s’avère difficile et les chiffres officiels suscitent des doutes.
- Recensement de 2019 : le dernier recensement national du bétail évaluait à 15 millions le nombre de chiens errants en Inde, dont 55 462 à Delhi.
- Incohérence : Delhi a déclaré 45 052 cas de morsures en 2019, un chiffre élevé au regard de la population estimée, ce qui soulève des questions sur la qualité des données.
- Estimation alternative : une étude non publiée de Thinkpaws a estimé une densité d’environ 550 chiens par km² dans la région de la capitale, ce qui donnerait près de 825 313 chiens à Delhi si l’on extrapole — soit presque 15 fois le chiffre du recensement de 2019.
- Recensement 2024 : la clôture du recensement national du bétail, prévue le 31 mars 2024, a été reportée, laissant un manque de données récentes et fiables.
Le cas du Bhoutan : stérilisation à grande échelle
Le Bhoutan a montré qu’une campagne nationale de stérilisation et de vaccination est possible, bien que le pays soit beaucoup plus petit que l’Inde.
- Résultats : 100 % des chiens errants stérilisés et 90 % vaccinés sur une population estimée à 110 000 chiens, en seulement deux ans.
- Mise en œuvre : approche « tout le pays » dirigée par la monarchie, mobilisation de l’armée, des volontaires nationaux et des communautés locales.
- Phases : opération nationale initiale (deux semaines), phase de rattrapage pour les chiens manqués, puis phase de traque pour capturer les plus difficiles à attraper.
- Méthodes : sédation orale, piégeage, fléchettes ; seuls quelques chiens problématiques ont été mis en refuge à Thimphu, la majorité ayant été relâchée dans leur zone d’origine.
- Coûts et ressources : 305 millions ngultrum (≈ 3,5 millions USD) et 13 000 personnes employées durant le programme (août 2021 – octobre 2023).
Quelles perspectives pour la gestion des chiens errants en Inde ?
Les experts estiment que l’Inde a encore un long chemin à parcourir pour mettre en place une gestion durable et humaine des chiens errants.
- Échec des acteurs locaux : selon certains spécialistes, autorités municipales et ONG n’ont pas suffisamment protégé les citoyens ni mené de campagnes de stérilisation et de vaccination à grande échelle.
- Mesures saluées : des organisations accueillent favorablement l’interdiction du nourrissage dans la rue et la prise en charge des chiens mordeurs.
- Solutions proposées : plan à long terme incluant des quarantaines en refuge pour chiens malades ou mordeurs, vaccination systématique, adoption et réduction de l’accès des chiens aux décharges ouvertes.
Comme le soulignent les spécialistes, sans un programme durable et bien financé — combinant action municipale, participation communautaire et soutien national — le conflit homme-chien et le risque sanitaire lié aux chiens errants resteront difficiles à maîtriser.