Du haut de sa roche, Watta Al-Joumaa a longtemps tenu à ses habitudes. Dès l’aube, cette brodeuse gravissait les collines dénudées de Houaïr Al-Housse, village isolé sur les plateaux alépins, puis s’asseyait près de son troupeau. Le silence entourait le matin et le canevas restait sans préparation: l’inspiration naissait ainsi, l’horizon comme unique perspective, l’aiguille plantée dans le tissu pour tracer les contours du paysage. Tout a basculé à l’automne 2013, lorsque les obus ont frappé les toits fragiles du village. La révolution qui avait pris forme au printemps 2011 forca tout le monde à fuir à travers la montagne. Depuis, les broderies de Watta, âgée de 61 ans, se sont obscurcies; l’art a perdu une grande part de ses couleurs les plus vives sous le poids de la guerre.
Douze ans plus tard, l’horizon de la brodeuse se résume aux quatre murs d’un salon aux murs délabrés. La paix des hauteurs et le repos de l’alpage appartiennent au passé. Al-Safira, où elle a trouvé refuge, est plus au nord et ne cesse de vrombir, avec la pollution qui l’engloutit. « L’inspiration vient désormais de nos rêves », murmure Jamila Al-Joumaa, sa sœur, les yeux à moitié clos. La dernière fois qu’elles ont cousu ensemble, elles ont tenté d’imaginer leur vieux village: quelques rayons de soleil, du linge qui sèche sur une corde et une rangée de maisons dont les toits avaient été éventrés par les bombardements. D’autres dessins évoquent les flaques de sang, les champs en feu et les avions qui sillonnent le ciel. Cela fait près d’un an que la dictature d’Al-Assad est tombée, et le petit groupe de brodeuses demeure enfermé dans le souvenir du passé.
Longtemps, la broderie, art de décorer le tissu au moyen du fil, à la main ou à la machine, a façonné la gloire de ces femmes et, plus largement, celle de la Syrie. Symbole de la diversité du pays, elle représentait la fierté des années 1960: les tissus envoyaient leurs créations jusqu’aux salons des têtes couronnées. Les reines d’Espagne et de Jordanie, l’épouse du président turc et Asma Al-Assad ont porté ces étoffes; les tenues émanant des ateliers de ce groupe de brodeuses faisaient sensation dans les défilés les plus luxueux. Des photos de leurs robes ont même été publiées dans le magazine Wallpaper, référence en matière de design.
Face à l’oubli et aux secousses, la broderie syrienne tente de survivre. Longtemps, elle fut un patrimoine vivant qui donnait à la Syrie une part de fierté et de diversité. Aujourd’hui, ce groupe de brodeuses s’efforce de préserver les motifs et les techniques, même si le récit s’écrit en fil ténu entre mémoire et reconstruction.