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Activiste sud-africaine dévoile les injustices coloniales à Cape Town

par Sara
Afrique du Sud

Lucy Campbell, coiffée de longues dreadlocks grises, se tient devant les murs épais du Castle of Good Hope au centre de Cape Town, et livre d’emblée un diagnostic sévère : la ville porte les marques visibles et invisibles de son passé colonial. À 65 ans, cette militante devenue historienne guide un groupe d’étudiants américains lors d’un circuit en cinq étapes où elle dénonce sans détours les injustices coloniales Cape Town et leurs répercussions contemporaines.

Une forteresse, symbole de dépossession

Campbell refuse d’entrer dans le château du XVIIe siècle, construit par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), qu’elle qualifie de « scène de crime architecturale ». Selon elle, ces bastions rappellent la violence et les pendaisons d’autrefois, mais aussi l’origine d’un capitalisme fondé sur l’exploitation.

Pour elle, l’emblème de la VOC incrusté dans les pavés et les silhouettes des bâtiments environnants témoignent que la logique des profits avant les personnes persiste dans l’espace urbain. Ainsi, la mémoire urbaine, selon Campbell, est étroitement liée aux inégalités foncières et sociales qui perdurent.

Effacement et musées « colonisés »

Après des années comme chargée d’information à Groot Constantia, Campbell a constaté que l’histoire des personnes réduites en esclavage et des peuples autochtones était largement estompée dans les récits officiels. Alarmée, elle a repris des études d’histoire puis fondé Transcending History Tours en 2008 pour raconter ces récits oubliés.

Elle critique les musées pour leur discours aseptisé et leur rôle dans la conservation de restes humains et d’artefacts extraits des communautés. Campbell plaide pour une décentralisation des institutions, notamment vers les Cape Flats, afin que la mémoire soit accessible aux descendants des Khoi et des personnes réduites en esclavage.

Héritage des Khoi et expropriation

Campbell évoque le « génocide » culturel et la dépossession des Khoi, et s’appuie sur l’histoire familiale : ses ancêtres appartenaient aux Hessequa, un groupe khoi qui a perdu terres et bétail aux mains des colons. Elle rappelle que ces transformations ont réduit des propriétaires en ouvriers agricoles et que, dans bien des régions, ces conditions perdurent.

La propriété foncière reste majoritairement entre les mains d’une minorité blanche, tandis que des groupes de défense dénoncent des expulsions sommaires et des abus à l’encontre de travailleurs agricoles, problèmes enracinés dans l’histoire coloniale.

Krotoa : une figure instrumentalisée

Le groupe s’arrête devant une plaque dédiée à Krotoa dans une zone commerçante moderne. Pour Campbell, ce petit hommage est insuffisant et souvent romantisé : Krotoa, née dans la maisonnée des premiers gouverneurs et traductrice essentielle, a joué un rôle complexe de médiatrice et de négociatrice entre les peuples khoi et les colons.

Baptisée Eva et mariée à un chirurgien danois, elle demeure une figure controversée, à la fois accusée d’adopter des manières coloniales et reconnue pour ses efforts de négociation lors des premiers conflits. Campbell estime que son souvenir devrait irriguer l’enseignement et la mémoire collective, plutôt que se réduire à une plaque décorative.

La trace matérielle de l’esclavage

La visite se poursuit à la Slave Lodge, sur le pourtour du parlement, où des milliers de personnes asservies furent logées entre 1679 et 1811. Le musée expose menottes, fragments d’ensembles et une reconstitution de la coque d’un navire négrier, ainsi qu’une dalle portant des noms attribués aux personnes réduites en servitude.

Campbell déplore le contraste entre des vitrines « lissées » et la brutalité historique du lieu, notamment la violence sexuelle exercée par des soldats et la coercition dont furent victimes de nombreuses femmes. Selon elle, ces traumatismes ont des échos douloureux jusque sur les Cape Flats contemporains.

Monuments et oublis

Sur une île de circulation de Spin Street, Campbell montre l’ancien lieu des enchères d’esclaves : l’arbre symbolique a disparu et une dalle fatiguée rappelle à peine sa signification. À proximité, une statue restaurée d’un leader afrikaner crée un contraste provocateur avec la négligence du mémorial des victimes de l’esclavage.

En 2008, une installation commémorative composée de blocs de granit portant des noms et des mots tels que « fuite », « suicide » ou « infanticide » a tenté de redonner une voix aux victimes. Mais pour Campbell et d’autres activistes, cette œuvre reste froide et ne restitue pas la douleur ni la profondeur des blessures historiques.

Plaidoyer pour une mémoire vivante

Tout au long de son parcours, Campbell réclame des dispositifs mémoriels plus visibles et ancrés dans les communautés concernées. Elle veut que les récits des femmes, des interprètes et des travailleurs asservis figurent au cœur des programmes scolaires et dans l’espace public.

En pointant les inégalités foncières, les expulsions et la marginalisation contemporaine, elle relie clairement le passé colonial aux injustices présentes. Ainsi, sa démarche souligne la nécessité de repenser la manière dont Cape Town conserve et transmet sa mémoire.

source:https://www.aljazeera.com/features/2026/1/2/south-african-activist-uses-history-to-highlight-ongoing-injustice

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