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Sept décennies de conflits ont façonné le Yémen contemporain : depuis la révolution du 26 septembre 1962 jusqu’aux fractures profondes qui le traversent aujourd’hui, le pays a connu des cycles successifs de guerre, d’apaisement fragile et de recomposition politique. Chaque décennie a apporté sa forme propre de violence et d’instabilité, au point de produire la carte morcelée et les dynamiques conflictuelles que l’on observe désormais. Cette rétrospective offre une lecture synthétique des principales étapes qui ont conduit à la crise actuelle et des défis de reconstruction qui en découlent.
La rupture de 1962 et l’ingérence régionale
La révolution républicaine de 1962 n’aurait pas renversé à elle seule l’ordre monarchique ancien sans le soutien politique et militaire massif de l’Égypte nassérienne. Le Yémen, situé sur une position géostratégique cruciale, est rapidement devenu un terrain de confrontation entre monarchies et mouvements républicains. Huit années de combats entre royalistes et républicains ont laissé des séquelles profondes et ont contribué, indirectement, à l’affaiblissement des forces égyptiennes dans la région.
La défaite égyptienne de 1967 et le retrait des troupes ouvrent la voie à de nouvelles tentatives royalistes, notamment en 1968, qui échouent devant la résistance républicaine à Sanaa. Ces événements conduisent à une réconciliation négociée, scellée à Jeddah en 1970, qui intègre des éléments royalistes au sein des institutions républicaines tout en éloignant la dynastie Hamid ad-Din du pouvoir.
Polarisation Nord–Sud et décennie turbulente
Les années 1970 installent une géopolitique bipolaire au Yémen : un Nord républicain, soutenu par l’Arabie saoudite et des forces tribales, et un Sud marxiste, appuyé par l’Union soviétique. Entre 1972 et 1979, plusieurs affrontements opposent les deux camps et l’assassinat de plusieurs chefs d’État accentue l’instabilité. En dépit de cessez-le-feu intermittents, la fin de la décennie laisse la scène politique profondément recomposée, avec Ali Abdullah Saleh au Nord et Abdul Fattah Ismail au Sud.
Le Sud connaît, dans les années 1980, des luttes internes au sein du Parti socialiste populaire qui se soldent par une guerre civile urbaine en janvier 1986. Ce conflit détruit des générations politiques et fragilise durablement Aden, tandis qu’Ali Salem al-Beidh prend la tête d’un Sud marqué par la défiance et les traumatismes.
Unification, trahisons et guerre civile de 1994
La chute du bloc soviétique et la crise économique du Sud favorisent la proclamation d’une unité yéménite en mai 1990. L’enthousiasme laisse vite place aux tensions : la décision d’Alia Abdullah Saleh de soutenir l’invasion du Koweït en 1990 aliène la péninsule et précipite le rapatriement massif de travailleurs yéménites, fragilisant un pilier économique essentiel. Entre 1990 et 1994, une vague d’éliminations politiques vise des cadres socialistes, ouvrant la voie à la guerre civile de 1994.
La victoire de Saleh en 1994 entérine une domination politique du Nord et amplifie la blessure méridionale, installant une question sudiste qui restera centrale dans les décennies suivantes. Plutôt que de saisir l’occasion d’une reconstruction inclusive, le pouvoir central opte pour des logiques de domination et d’instrumentalisation des forces armées.
Radicalisations, manipulations et montée des groupes armés
Au milieu des années 1990, des projets de formation de milices confessionnelles et d’alliances tactiques marquent la stratégie de pouvoir : des groupes soutenus par l’État sont créés ou favorisés pour affronter des adversaires internes. Ces choix, souvent présentés comme des réponses sécuritaires, alimentent à long terme la prolifération d’acteurs armés et l’érosion du monopole de la violence légitime.
Le mouvement houthi, né d’un soulèvement zaydit au début des années 2000, se développe à travers plusieurs guerres avec l’armée centrale (2004-2009). Les fragilités politiques et la réorganisation des forces après le soulèvement populaire de 2011 permettent à ce mouvement de s’étendre rapidement, jusqu’à la prise de Sanaa en 2014.
Fragmentation, interventions étrangères et crise humanitaire
La chute de Sanaa précipite une nouvelle ère de fragmentation territoriale et de guerre multiforme. Les années suivantes voient l’intervention d’une coalition conduite par l’Arabie saoudite, le lancement de l’opération dite « Tempête de fermeté » en 2015, et l’implication — directe ou indirecte — de puissances extérieures aux intérêts divergents. Divers acteurs régionaux et globaux ont ainsi pesé sur le terrain, accentuant les lignes de fracture.
La confrontation a entraîné des déplacements massifs, des pertes civiles considérables, la perte de contrôle sur des îles et des côtes, et l’installation de structures militaires étrangères. Parallèlement, l’émergence de forces sécessionnistes dans le Sud a ravivé la logique de deux Yémen, tandis que des groupes armés transnationaux multiplient les actions d’assassinat et d’instabilité.
Perspectives démographiques et enjeux de reconstruction
Malgré sept décennies de conflits, la population yéménite a continué de croître et dépasse aujourd’hui les 40 millions d’habitants, avec un taux de croissance élevé. Cette réalité démographique impose une contrainte lourde : toute stratégie de paix et de reconstruction doit intégrer des réponses socio-économiques durables et la création d’un cadre institutionnel apte à absorber cette pression humaine.
Les prochaines années offrent une fenêtre d’opportunité, mais aussi des risques majeurs. Le pire scénario serait l’importation ou la répétition d’une « nouvelle partie » menée par des acteurs externes ou domestiques dans un pays surpeuplé et affaibli. Dans un tel contexte, la relance doit viser la restauration du tissu social, la reconstruction des institutions et une gouvernance capable d’inclure les différentes composantes du pays.
- Réconciliation politique et intégration des acteurs rivaux.
- Désarmement, démobilisation et réintégration effectifs.
- Relance économique axée sur l’emploi et les services de base.
- Garanties de sécurité pour les populations et contrôle national des territoires.
Après soixante-dix ans de crises, le Yémen se trouve à la croisée des chemins : reconstruire nécessitera des choix courageux, une diplomatie régionale coordonnée et des mécanismes de gouvernance inclusifs. L’histoire récente montre que toute solution durable doit rompre avec les logiques d’exclusion et les usages instrumentaux de la force pour donner à la population yéménite la possibilité de tourner la page des conflits et d’envisager un avenir stable.