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La crise morale de l’Occident trouve ses racines loin des scandales contemporains : elle s’inscrit dans une histoire culturelle où se sont successivement imposés des modèles de puissance, des réformes religieuses et, enfin, une sécularisation des valeurs. De la figure mythique de Zeus aux révélations sur des réseaux d’abus sexuels impliquant des élites, le fil conducteur montre comment la séparation progressive entre éthique et religion a fragilisé les cadres de sens collectifs. Cette enquête retrace ces transformations et explique pourquoi l’affaire Epstein a relancé le débat sur l’efficacité d’une morale déconnectée de ses ancrages traditionnels.
De la mythologie aux vertus chrétiennes
Dans la mémoire culturelle européenne, la mythologie ancienne célébrait la force, l’héroïsme et la place du puissant. Les récits où les dieux imposent leur volonté — parfois au prix de violences présentées comme des exploits — renvoyaient à une éthique du rang et de l’honneur plutôt qu’à une morale fondée sur la compassion.
Avec l’avènement des religions monothéistes, et en particulier avec la cristallisation d’une morale chrétienne dans les premiers siècles du christianisme, cette perspective se renverse. L’éthique chrétienne met l’accent sur l’intention morale, la maîtrise des passions et la valeur du faible. Elle redéfinit le mal non plus comme simple dysfonctionnement social, mais comme rupture de la relation de l’homme à Dieu et à soi-même.
Comme l’a montré l’historien des religions Wayne Meeks, l’un des effets de cette révolution morale a été la sacralisation de la faiblesse et la promotion de la compassion comme vertu centrale. Ce basculement a offert à l’Occident de nouveaux instruments moraux — dignité, égalité, souci de l’autre — qui, plus tard, seront séculiarisés.
La sécularisation de l’éthique
La modernité n’a pas effacé les propositions morales religieuses du jour au lendemain ; elle les a transformées. Progressivement, des principes naguère justifiés par l’autorité divine ont été extraits de leur contexte théologique et redéfinis en termes philosophiques ou pragmatiques.
Des penseurs comme Thomas Hobbes et Spinoza ont replacé les normes morales dans l’ordre de la nécessité sociale ou naturelle. Puis Emmanuel Kant a tenté d’ériger un fondement rationnel autonome à l’obligation morale, en faisant de la loi morale une exigence de la raison pratique plutôt que du commandement divin.
Cependant, cette « réappropriation » laïque n’a pas annulé l’héritage chrétien : elle a souvent repris ses catégories — dignité, égalité, loi universelle — tout en les désancrant du religieux. Nietzsche, pour sa part, a dénoncé cette continuation comme une « christianité sans Dieu » et a appelé à repenser des valeurs fondées sur l’affirmation de soi.
Trois sens de la laïcité et la transformation des croyances
La laïcité et la sécularisation prennent plusieurs sens dans l’histoire occidentale. Il est utile de distinguer les principaux registres pour comprendre leurs effets sur la vie morale :
- La séparation institutionnelle : le recul de l’influence directe des institutions religieuses dans les espaces publics comme la politique et l’école.
- Le déclin de la pratique religieuse : moins de croyance et de participation religieuse dans la vie quotidienne.
- Le changement des « conditions de croyance » : la foi cesse d’être une évidence partagée et devient une option parmi d’autres.
Ce triple mouvement a redessiné le « cadre immanent » de la société : même si la possibilité de croire subsiste, l’expérience religieuse perd sa place centrale dans l’interprétation du monde social et moral.
Le désarroi éthique de la modernité
Privées d’ancrage religieux partagé, les sociétés modernes confrontent désormais une question épineuse : comment fonder l’obligation morale ? L’ère contemporaine voit se développer une pluralité d’arguments — rationnels, utilitaristes, contractuels — mais aussi une fragmentation des significations attachées à des notions comme « justice » ou « devoir ».
Le philosophe Alasdair MacIntyre a expliqué que ce désordre n’est pas accidentel : il traduit l’effondrement d’un « traditionnel moral » cohérent. Sans tradition vivante pour façonner des vertus, la morale tend à se réduire à des préférences émotionnelles, une posture qu’il qualifie d’« emotivisme ».
Autrement dit, lorsque l’éthique devient surtout une expression de goûts ou d’attitudes individuelles, elle perd sa puissance contraignante et sa capacité à orienter des vies durables vers des biens partagés.
L’affaire Epstein : catalyseur d’interrogations
La révélation d’un réseau d’abus sexuels impliquant des responsables politiques, économiques et culturels a ravivé la question de l’efficacité d’une morale publique émancipée de ses ancres religieuses. Au-delà de l’horreur des faits, l’affaire a mis en lumière la fragilité des mécanismes de contrôle et la complicité possible des élites quand les normes ne sont plus portées par un sens partagé du devoir.
Ce scandale a aussi rappelé que la modernité, tout en promouvant les droits de l’homme et l’égalité, peut laisser subsister des logiques de pouvoir et d’impunité si la vigilance morale et les institutions de protection sont affaiblies. Il pose ainsi la question de la place de la honte, du sens du péché ou de la responsabilité personnelle dans des sociétés où ces notions n’ont plus la même force normative.
Vertus, tradition et recomposition possible
Face à cette crise, plusieurs pistes émergent sans exclure le pluralisme contemporain. Premièrement, la redécouverte des vertus — honnêteté, tempérance, courage, justice — comme orientations de vie cohérentes plutôt que comme injonctions isolées.
Deuxièmement, la reconnaissance que les cadres moraux modernes sont historiquement constitués et non neutres. Admettre cette généalogie aide à dialoguer entre laïcs et croyants sur des bases compréhensibles mutuellement, sans chercher l’assimilation totale.
Enfin, restaurer des formes de tradition morale vivante, non pas comme retour au passé mais comme transmission d’habitus qui soutiennent la formation du caractère et la responsabilité individuelle. Cela suppose une éthique de l’éducation civique et morale, pluraliste mais exigeante.
Une voie médiane entre foi et humanisme
Il n’existe pas de recette unique pour sortir de l’impasse. Pour certains penseurs, il faut admettre la centralité de la foi comme source d’obligation morale ; pour d’autres, il s’agit d’affirmer une éthique humaniste laïque. Une voie médiane consiste à reconnaître la légitimité historique et normative des traditions religieuses tout en préservant la liberté de conscience et la pluralité des croyances.
Ce compromis exige des institutions fortes, une éducation morale partagée et l’effort continu de forger des vertus civiques capables de limiter la corruption des pouvoirs. En somme, la « crise morale Occident » appelle moins un retour nostalgique qu’une reconstruction lucide des cadres de sens qui rendent possibles la confiance et la responsabilité collective.