Table of Contents
Des chercheurs européens et égyptiens s’intéressent aujourd’hui à un aspect négligé du passé : l’odeur. Plutôt que de se contenter d’images, de textes et d’objets, une équipe pluridisciplinaire tente de restituer les fragrances des livres anciens et même des momies égyptiennes pour rendre l’histoire plus palpable.
Matija Sterlič, spécialiste en chimie analytique à l’université de Ljubljana, souligne l’enjeu : « Sans l’odorat, nous perdons une part d’intimité, car les odeurs créent une forme d’interaction entre l’humain et les objets. » Cette approche sensorielle vise à compléter la lecture visuelle du patrimoine par une expérience olfactive fidèle.
Documenter les odeurs d’une bibliothèque historique
Le projet a débuté dans une vieille bibliothèque où certains livres datent du XIIe siècle et où des éléments de mobilier n’ont pas changé depuis le début du XVIIIe siècle. Les chercheurs ont cherché à identifier et à décrire les senteurs qui imprègnent ces lieux depuis des siècles.
Pour ce faire, ils ont mobilisé des experts en olfaction qui ont évalué l’air ambiant selon une grille de vingt et un qualificatifs — boisé, terreux, fumé, acide, etc. Malgré la diversité des impressions, un consensus s’est dégagé : l’empreinte olfactive dominante était « boisée », nuancée d’une légère acidité révélatrice de la dégradation du papier ancien.
À partir de ces observations, l’équipe a élaboré ce qu’elle décrit comme une « recette chimique » du parfum de la bibliothèque, ouvrant théoriquement la possibilité de reproduire cet environnement olfactif dans d’autres lieux ou au sein d’expositions muséales.
Du parfum des livres au « parfum des momies »
Forts de cette expérience, les chercheurs ont lancé une étude sur les odeurs des momies du musée égyptien, en collaboration avec des équipes d’Égypte, de Slovénie, de Pologne et du Royaume‑Uni. L’objectif : comprendre les substances employées lors de l’embaumement et reconstituer les senteurs associées.
Les scientifiques prélèvent des échantillons d’air à l’intérieur des cercueils puis analysent leurs composés volatils afin d’établir une « empreinte » aromatique pour chaque momie. Ensuite, ils tentent de réassembler le parfum en associant plusieurs molécules à des proportions variables, par essais et comparaisons successives avec l’odeur d’origine.
Selon Matija Sterlič, le résultat est souvent surprenant : « On pourrait s’attendre à une odeur repoussante de la part de momies vieilles de milliers d’années, mais elles exhalent des senteurs agréables. » Cette douceur tient aux huiles, aux résines et aux composés aromatiques employés par les anciens Égyptiens, dont des traces volatiles subsistent encore aujourd’hui.
L’odorat comme voie d’accès à l’histoire
La chercheuse en histoire culturelle Inger Liemans, de l’Académie royale néerlandaise des arts et des sciences, rappelle que les odeurs ont toujours fait partie intégrante des civilisations, même si elles opèrent souvent en arrière‑plan. Recréer des parfums historiques permettrait de rapprocher les musées du public ordinaire en mobilisant une mémoire sensorielle différente de celle des images ou des textes.
- Collecte d’échantillons d’air et d’objets
- Analyse chimique des composés volatils
- Établissement d’une empreinte olfactive
- Recomposition expérimentale par mélange de molécules
- Application pédagogique et muséale pour restituer l’atmosphère
Au‑delà d’une simple curiosité, le travail autour du « parfum des momies » ouvre une nouvelle fenêtre sur le passé : il propose un récit historique qui ne se contente plus de ce que voit l’œil, mais convoque aussi ce que l’odorat peut préserver de la mémoire humaine.