Home ActualitéBab Kisan à Damas : Une porte millénaire entre histoire et spiritualité

Bab Kisan à Damas : Une porte millénaire entre histoire et spiritualité

by Sara
Syrie

Chaque grande ville possède des portes ; Damas en possède qui, plus qu’un simple passage, se transforment en chapitres du livre de l’humanité. À l’angle sud‑est de ses remparts, là où la pente rejoint la clarté du ciel, se dresse Bab Kisan : un témoin de pierre immobile et chargé d’époques. Ses faces érodées portent des couches de récits — un relief romain représentant Saturne, une page évangélique où un apôtre échappe à la mort dans une corbeille, une appellation islamique ancrée par la mémoire de la conquête, et aujourd’hui une façade d’église qui ranime l’histoire sous une forme architecturale nouvelle.

Une porte comme miroir des âges

Face à Bab Kisan, on ne se trouve pas devant un simple mur de pierre mais devant un miroir qui reflète les visages des âges successifs. Chaque élément, sorti du pli du temps, semble dire : « je suis passé par ici ». Se tenir là revient à être au pied d’un arbre ancien dont les branches portent les fruits de civilisations concomitantes.

Les pierres du portail ne sont pas muettes : elles respirent le parfum romain, chantent les prières des moines, répètent l’appel des conquérants et font tinter les cloches. Bab Kisan alterne les présences religieuses et reformule son identité à chaque époque sans perdre sa nature profonde.

  • Passage matériel et symbolique entre terre et ciel.
  • Lieu de superposition des mémoires romaine, chrétienne et islamique.
  • Pierre vivante qui narre lutte, espoir et continuité urbaine.

La dénomination : des astres aux hommes

Les noms des portes de Damas ne sont pas que des repères géographiques : ce sont des miroirs révélant la manière dont les hommes ont lu leur rapport au cosmos. Les appellations peuvent descendre du domaine de l’astronomie pour aboutir à des noms personnels, témoignant d’un glissement sémantique entre le céleste et l’humain.

Le basculement du nom d’un astre vers celui d’un homme illustre la capacité des sociétés à substituer à l’abstraction cosmique une mémoire enracinée et intime.

Bab Saturne : quand la ville devient image du ciel

À l’époque romaine, Damas comptait sept portes, chacune associée à l’un des sept astres connus par l’astronomie antique. La porte située au sud‑est portait l’image de Saturne — planète de lenteur, de stabilité et de calcul.

Ce choix n’était pas anodin : il s’inscrivait dans une vision cosmique où la ville devait refléter l’ordre des cieux. Les remparts formaient une carte céleste et les portes, autant de portails vers différents « orbes » symboliques.

Bab Saturne incarnait la dignité et la gravité, un gardien à la démarche mesurée qui dévoilait au voyageur l’idée d’un passage entre deux mondes — l’agitation humaine et le silence des sphères.

Bab Kisan vers 1880

Bab Kisan illustre la rencontre des civilisations : la pierre y raconte le passé et l’entrelacement des religions et des cultures.

Bab Kisan : l’humain supplante l’astre

Avec la conquête islamique, la toponymie évolue : la porte devient Bab Kisan, nom qui, selon les sources, se rapporte à un esclave affranchi lié à l’entourage de Muʿāwiya ibn Abī Sufyān. Le nom d’un homme simple l’emporte sur la référence planétaire.

Ce changement illustre une transformation de la valeur symbolique : de l’abstraction céleste on passe à la dimension humaine et historique. Lieu d’une mémoire vivante, le portail incarne désormais l’empreinte laissée par un individu ordinaire mais mémorable.

La victoire de l’humain sur l’astre signale aussi la manière dont le récit collectif privilégie parfois la chair et l’action sur la distance froide des mythes célestes.

Un récit historique en strates

L’histoire de Bab Kisan ne se lit pas en ligne droite mais en veines entremêlées, comme l’écorce d’un arbre ancien. Chaque génération ajoute une strate de sens ; chaque civilisation grave un signe dans la pierre.

Le portail traverse les époques, accueillant des usages et des croyances variées pour devenir une sorte de nœud temporel réunissant les trajectoires majeures de la ville.

L’époque romaine

Les Romains ont édifié Bab Kisan comme partie intégrante d’un système ritualisé de parois et d’ouvertures. Le rempart n’était pas seulement défensif : il était une représentation miniature de l’univers. Les portes, chacune rattachée à un astre, formaient une structure symbolique qui reliait l’espace urbain aux sphères célestes.

Entrer par l’une de ces portes revenait à accomplir un rite : on franchissait une frontière matérielle et symbolique, réordonnant sa place dans un cosmos perçu comme harmonieux et hiérarchisé.

La première chrétienté et l’épisode de Paul

Dans la mémoire chrétienne, Bab Kisan est lié à l’évasion de l’apôtre Paul. Poursuivi, il aurait été descendu dans une corbeille par une fenêtre des remparts près de cette porte, échappant ainsi à la mort et entamant une nouvelle mission.

Ce récit d’évasion s’est mué en symbole théologique : le passage devenu salut, la corbeille suspendue transformée en pont entre la mort et la mission. Le lieu s’est inscrit comme « fenêtre du salut » dans l’imaginaire chrétien.

Intérieur de l'église Saint Paul, Bab Kisan, 2008

La construction ultérieure d’une église sur ce site matérialise la mémoire évangélique dans la pierre, faisant du lieu un espace de culte et de commémoration.

Les époques islamiques et médiévales

Après l’entrée des musulmans à Damas, Bab Kisan demeure sur la carte urbaine et s’intègre au tissu vivant de la cité. Autour du portail se développent maisons, petits marchés et équipements, signe d’une ville réinventée sans effacer ses strates antérieures.

Un petit mosqué, reconstruit au XIVe siècle, marque la présence islamique près du portail : l’appel à la prière remplace parfois les reliefs célestes tandis que la pierre ancienne conserve les traces de son passé romain et chrétien.

Bab Kisan devient ainsi un lieu pluriel où coexistent les échos des cloches, des minarets et des étoiles gravées.

L’époque moderne

En 1939, une église dédiée à saint Paul est édifiée sur l’emplacement du portail, réutilisant certaines pierres de Bab Kisan. Le geste architectural ne détruit pas mais recycle l’histoire : la porte s’intègre désormais au bâtiment religieux qui perpétue le récit de l’apôtre.

Le passage, autrefois quotidien pour commerçants et paysans, cesse d’être un axe fonctionnel et devient une façade spirituelle et culturelle. Les pèlerins et visiteurs viennent chercher moins un chemin qu’un fil reliant la terre au ciel, la mémoire à la foi.

Bab Kisan, porte romaine à Damas (photo d'archive)

Bab Kisan cesse d’être une simple voie d’accès pour devenir une porte du sens, démontrant que l’urbanisme peut se renouveler sans trahir sa mémoire.

Bab Kisan dans le tissu urbain de Damas

Située à la fin de la rue Ibn ʿAsākir à l’est, rattachée aux remparts sud‑est de la vieille ville, la porte n’est plus un passage vers le centre mais une façade de mémoire. Là où autrefois l’on sortait vers la Ghouta, on vient aujourd’hui interroger les couches de temps inscrites dans la pierre.

Différents regards convergent sur Bab Kisan :

  • Le touriste qui cherche la trace de Paul et de son évasion.
  • Le pèlerin chrétien qui invoque le récit du salut.
  • Le visiteur musulman qui y lit la mémoire de la conquête et le nom d’un homme ordinaire.
  • L’archéologue qui déchiffre les reliefs romains et l’articulation des strates.

Tous se tiennent devant la même pierre, et chacun y lit une histoire particulière ; Bab Kisan devient ainsi un miroir accueillant des lectures multiples.

Symbole vivant d’une mémoire partagée

Bab Kisan n’est pas un vestige isolé mais un nœud civilisateur où se rencontrent religion, mythe, histoire et urbanisme. Les symboles astronomiques cohabitent avec les récits du salut et les noms humains, transformant la pierre en document parlant de la quête humaine de sens.

Le portail illustre aussi, selon les chercheurs du patrimoine, le « changement fonctionnel du monument » : il passe d’un rôle militaire à des fonctions symboliques, religieuses et culturelles, tout en conservant sa structure matérielle.

Plus que tout, Bab Kisan témoigne que la ville vivante se renouvelle sans effacer sa mémoire : la pierre patiente devient icône, le mur devient récit, et la porte ouvre non plus sur un quartier mais sur une conscience élargie, celle d’une ville qui lie l’homme à son ciel.

source:https://www.aljazeera.net/culture/2025/8/22/%d8%a8%d8%a7%d8%a8-%d9%83%d9%8a%d8%b3%d8%a7%d9%86-%d8%a7%d9%84%d8%a8%d9%88%d8%a7%d8%a8%d8%a9-%d8%a7%d9%84%d8%aa%d9%8a-%d8%ad%d9%85%d9%84%d8%aa-%d8%a7%d9%84%d8%a3%d8%b2%d9%85%d9%86%d8%a9

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