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Enquête relancée sur la mort controversée du leader sud-africain Albert Luthuli

by Sara
Afrique du Sud

Le ministère de la Justice d’Afrique du Sud a relancé cette année l’enquête sur la mort d’Albert Luthuli, leader du Congrès national africain (ANC) et lauréat du prix Nobel de la paix, trouvant que les circonstances entourant son décès en 1967 méritent d’être réexaminées. Après des décennies d’incertitudes et un rapport initial en faveur d’un accident ferroviaire, de nouveaux expertises judiciaires et médico-légales jettent aujourd’hui un doute sérieux sur la version officielle.

Le seul témoin et le déroulé des faits

Le récit retenu en 1967 reposait principalement sur la déposition du conducteur de la locomotive, Stephanus Latigan. Selon son témoignage, l’accident se serait produit le matin du 21 juillet 1967 alors que le train de 760 tonnes approchait du pont sur la rivière Umvoti.

  • 08h30 : Albert Luthuli quitte sa maison de Groutville après un petit-déjeuner avec son épouse.
  • 09h30 : Il arrive dans le magasin familial puis retourne inspecter les champs de canne à sucre.
  • 10h36 : Le conducteur affirme avoir vu une personne traverser le pont, puis la locomotive la frapper.

D’après Latigan, la locomotive aurait heurté l’épaule droite de Luthuli, le projetant entre le côté du pont et le train. Luthuli, encore vivant mais inconscient et saignant, fut transporté à l’hôpital réservé aux « Banto » de l’époque.

Albert Luthuli s'inclinant après avoir reçu le prix Nobel de la paix en 1960

Experts et doutes sur la version officielle

Plusieurs spécialistes consultés lors du nouvel examen judiciaire ont remis en question la plausibilité de la thèse du conducteur. Leur analyse porte tant sur la dynamique du train que sur la nature des blessures constatées.

Parmi eux :

  • Un analyste de la scène de crime a estimé qu’avec la distance de freinage nécessaire, les points d’impact décrits par Latigan paraissent hautement improbables.
  • Un expert ferroviaire, Leslie Charles Labuschagne, a conclu qu’il était possible que Luthuli ait été agressé ailleurs, puis son corps placé sur la voie pour simuler un accident.
  • Le médecin légiste consulté a jugé le rapport d’autopsie initial « en deçà du niveau requis » et a déclaré ne pas disposer d’éléments suffisants pour affirmer une mort par heurt de train ; les signes observés pourraient indiquer un passage à tabac.

Le juge chargé du dossier a différé son verdict à octobre, date à laquelle il rendra sa décision sur la cause officielle du décès.

Sydney Kentridge et le chef Luthuli devant l'ancienne synagogue en Afrique du Sud

Calme, comme un enseignant : jeunesse et formation

Albert John Mvumbi Luthuli serait né vers 1898 à Bulawayo (alors Rhodesie). Son père travaillait comme interprète pour des missionnaires épiscopaliens américains, ce qui influença profondément la foi chrétienne de Luthuli et sa façon de s’exprimer.

Parcours éducatif et professionnel :

  • Élevé ensuite en Afrique du Sud, envoyé chez son oncle à Groutville pour étudier.
  • Études à la petite école locale, puis à Ohlange et à la mission méthodiste d’Edendale.
  • Titulaire d’un diplôme d’enseignement, il dirigea l’école de Blaaubos avant d’obtenir une bourse pour Adams College.
  • En 1935, sous la pression des habitants de Groutville, il accepta la chefferie locale, découvrant alors l’extrême pauvreté et les conséquences des politiques foncières racistes.

Dr Albertina Luthuli devant la maison familiale à Groutville

Appel à la lutte et position sur la non-violence

Entré dans l’arène politique à 46 ans en rejoignant l’ANC en 1944, Luthuli devint rapidement une figure centrale du Natal. Il joua un rôle important dans la campagne de défi de 1952 contre les lois ségrégationnistes, privilégiant la désobéissance civile non violente.

Faits saillants :

  • Élu président du ANC régional du Natal en 1951, puis une figure nationale lors des campagnes anti-apartheid.
  • Opposé publiquement au recours à la violence, il maintint la ligne non-violente même si d’autres, comme Nelson Mandela, évoluèrent vers la lutte armée en 1961.
  • En 1961, il reçut le prix Nobel de la paix ; le gouvernement d’apartheid tenta d’ailleurs de l’empêcher de se rendre à Oslo, mais finit par lui permettre d’accepter la distinction sous condition.

Robert F. Kennedy en visite chez Albert Luthuli en 1966

Réécriture de l’histoire : enquêtes post-apartheid

La mort de Luthuli s’inscrit dans une longue série de décès suspects d’opposants au régime de l’apartheid. Après la fin du régime, la Commission vérité et réconciliation (TRC) a examiné de nombreux cas, mais d’autres enquêtes ultérieures ont parfois renversé des conclusions antérieures.

Cas emblématiques et suites judiciaires :

  • La mort de Steve Biko après détention policière en 1977 et l’issue controversée de l’enquête initiale.
  • La réouverture et l’annulation en 2017 du verdict initial sur le décès d’Ahmed Timol (1971), le juge concluant qu’il avait été poussé ou jeté du bâtiment du poste de police.
  • Au total, plusieurs dizaines de décès suspects en détention ont fait l’objet de nouvelles investigations après la démocratie.

La place Nobel à Cape Town, avec la statue d'Albert Luthuli
Le président Cyril Ramaphosa déposant une gerbe sur la tombe d'Albert Luthuli

La quête d’un motif et l’espoir de la famille

Pour la famille Luthuli, la réouverture de l’enquête représente une chance d’établir enfin la vérité sur la mort du chef historique. Le professeur Thula Simpson, historien de l’ANC, souligne toutefois l’absence d’un motif évident : à la fin des années 1960 Luthuli était davantage une figure symbolique qu’une menace politique directe.

Points actuels :

  • Le ministre de la Justice Ronald Lamola a rouvert plusieurs enquêtes sur des morts liées à l’apartheid, estimant que la recherche de la vérité ne se laisse pas contraindre par le temps.
  • La famille espère que le jugement attendu en octobre permettra d’écarter les zones d’ombre autour d’Albert Luthuli mort sur le pont de l’Umvoti en 1967.
  • Sandile Luthuli, petit-fils du chef, a exprimé l’émotion et l’attente de sa famille : cette étape est « celle que nous attendions » pour faire la lumière sur un décès qui les a marqués.

La décision judiciaire à venir sera scrutée en Afrique du Sud et au-delà, tant pour ses implications historiques que pour la recherche de responsabilité dans des affaires non élucidées de l’ère de l’apartheid.

source:https://www.aljazeera.net/culture/2025/8/30/%d8%a3%d9%84%d8%a8%d8%b1%d8%aa-%d9%84%d9%88%d8%ab%d9%88%d9%84%d9%8a-%d8%aa%d8%ad%d9%82%d9%8a%d9%82-%d9%81%d9%8a-%d9%88%d9%81%d8%a7%d8%a9-%d8%b2%d8%b9%d9%8a%d9%85-%d8%ac%d9%86%d9%88%d8%a8

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