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Au cours des deux derniers siècles, le progrès dans le monde occidental a consisté à transformer les obligations de charité envers les plus démunis en devoirs de justice. L’attention portée aux pauvres, qui était autrefois l’apanage de la bienveillance individuelle, a évolué en une exigence de justice sociale, notamment à travers la création de l’État de bien-être (EB).
Les Fondements de l’État de Bien-Être
Comme l’indiquent Tony Judt et Timothy Snyder dans leur ouvrage _Pensar el siglo XX_, l’État de bien-être a été établi pour corriger les problèmes sociaux engendrés par la Révolution industrielle, en se concentrant sur les besoins de la classe ouvrière. Deux approches ont été envisagées : celle de la prudence et celle de l’éthique.
L’exemple de l’Allemagne de Bismarck, qui a mis en place des lois sociales pour freiner l’expansion du socialisme parmi les travailleurs, illustre une réponse prudente à ces défis. L’idée était de préserver le capitalisme en évitant la formation d’une classe ouvrière appauvrie et mécontente, susceptible de se soulever.
Le Rôle de l’Éthique et de la Législation
Du point de vue éthique, il s’agissait d’assurer que les travailleurs et leur famille aient accès à une vie décente. L’impact de l’État de bien-être s’est particulièrement fait sentir après la Seconde Guerre mondiale, en grande partie grâce au rapport de William Beveridge sur la sécurité sociale, qui a posé les bases de la législation sociale moderne.
La philosophie de Beveridge, incarnée par sa femme Janet, soulignait l’importance d’une nouvelle relation entre les citoyens et l’État. Ce cadre éthique a permis de construire un système de protection sociale qui a favorisé l’égalité et la solidarité.
La Montée du Néolibéralisme
Alors que les fondements de l’État de bien-être se solidifiaient, des forces opposées émergeaient, symbolisées par la montée du néolibéralisme à la fin du XXe siècle. Ce mouvement, qui a pris de l’ampleur sous les gouvernements de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, a engendré une déstabilisation des acquis sociaux.
Ce retour à une philosophie du « moins d’État » a suscité des craintes quant à l’avenir de l’État de bien-être, entraînant une régression apparente vers des formes plus anciennes de charité. Le néolibéralisme, en imposant une vision où « il n’y a pas d’alternative », a fragilisé les attentes de changement et de progrès social.
Les Conséquences Sociales Actuelles
Cette résurgence du néolibéralisme a provoqué une crise de la démocratie, marquée par l’émergence d’un sentiment de désespoir parmi les classes laborieuses. Les mouvements sociaux, bien que présents, semblent souvent incapables de remettre en question le statu quo. Des exemples comme le mouvement des Gilets jaunes ou les manifestations en Espagne témoignent d’un mécontentement croissant, mais aussi d’une capacité limitée à générer des changements significatifs.
Les inégalités se creusent, et des figures politiques prônent une justice sociale jugée aberrante, remettant en question des décennies de progrès. Cela soulève des interrogations sur la viabilité d’un système qui, sans vigilance, pourrait plonger à nouveau dans des dynamiques de classe injustes.
Reflections sur l’Avenir
La question qui se pose désormais est de savoir si un monde fondé sur les principes du néolibéralisme peut être durable. Les inégalités extrêmes, comme celles observées en Amérique Latine, où deux individus possèdent autant que les 334 millions de personnes les plus pauvres, mettent en lumière les défauts d’un système économique qui privilégie une petite élite au détriment de la majorité.
Pour que la démocratie demeure, il est crucial que les citoyens se réengagent dans le débat sur la justice sociale et la redistribution des ressources. Les paroles de Hans Kelsen, qui affirmait que la démocratie moderne dépendait de la capacité du Parlement à résoudre les questions sociales, résonnent encore avec force aujourd’hui.