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Devant des milliers de partisans en liesse, Balendra Shah a remonté ses lunettes noires rectangulaires, demandé à la foule de le regarder droit dans les yeux et lancé : « Je vous aime. » Ce geste, simple en apparence, illustre la relation particulière qu’entretient Balen Shah avec une large partie de la jeunesse népalaise.
De la scène au pouvoir local, puis vers la scène nationale
Rappeur devenu vedette en 2013, Balen Shah s’est imposé comme une voix critique contre les attitudes politiques traditionnelles. En mai 2022, il a surpris le paysage politique en remportant la mairie de Katmandou en tant qu’indépendant, battant des candidats des grands partis établis.
Depuis les grandes manifestations de septembre 2025, durant lesquelles la génération Z s’est massivement mobilisée contre l’ex-Premier ministre KP Sharma Oli, Balen Shah est apparu comme une figure centrale du mouvement. À la suite de la démission d’Oli, il a soutenu Sushila Karki pour diriger l’intérim — un choix interprété par certains observateurs comme une manœuvre tactique.
Une candidature ambitieuse
Alors que le Népal se dirige vers des élections nationales, Balen Shah se présente comme l’un des visages possibles d’un nouvel exécutif. Il est candidat pour le Rastriya Swatantra Party (RSP) dans la circonscription de Jhapa-5, où il affronte directement KP Sharma Oli.
Sur le papier, l’épreuve est difficile : la région est traditionnellement un bastion du CPN-UML d’Oli. Par ailleurs, le RSP reste un parti récent et centriste, fondé il y a moins de quatre ans et crédité d’environ 10 % des voix lors du scrutin de 2022.
La ferveur de la jeunesse
Pour beaucoup de jeunes Népalais, Balen Shah symbolise le renouveau. Sa communication franche et sa posture « hors système » séduisent une population où plus de 40 % des habitants ont moins de 35 ans.
Ses chansons, qui dénoncent la corruption et célèbrent les sacrifices du quotidien, ont largement circulé pendant les protestations. Des titres comme Nepal Haseko et Balidan comptent plusieurs millions de vues, et son prénom apparaissait de façon récurrente sur les plateformes de discussion animées par les militants de la génération Z.
De la musique à l’administration municipale
Né en 1990 à Katmandou, Balen Shah est le plus jeune de quatre enfants. Ingénieur civil de formation, il a aussi obtenu un diplôme de troisième cycle en génie des structures en Inde et poursuit aujourd’hui un doctorat axé sur les infrastructures traditionnelles.
Sa carrière musicale a démarré lors d’un concours de rap, Raw Barz, où il s’est fait connaître pour ses textes percutants. Plus tard, en 2021, il a annoncé sa candidature à la mairie et, en 2022, il a remporté le poste avec plus de 61 000 voix, loin devant les candidats des deux grands partis.
Polémiques et posture provocatrice
Le style de Balen Shah est volontiers provocateur et n’est pas exempt de controverses. Il a publié des messages publics très virulents envers des partis politiques ainsi que des puissances étrangères, effaçant certaines publications quelques dizaines de minutes plus tard.
- Menaces d’incendie contre le siège du gouvernement après un contrôle routier impliquant un véhicule officiel.
- Affichage d’une carte de la « Grande Népal » dans son bureau, geste qui a tendu les relations diplomatiques avec l’Inde.
- Interdiction temporaire de diffusion de films indiens à Katmandou pour des motifs culturels et religieux.
- Critiques pour l’usage d’un véhicule de luxe prêté pendant une campagne, alors que son image anti-corruption repose sur la modestie.
- Actions radicales en tant que maire, comme la démolition d’installations illégales et le blocage temporaire du ramassage des ordures devant des bâtiments gouvernementaux.
Ces prises de position renforcent son image d’homme d’action auprès de ses partisans, mais alimentent les doutes des détracteurs sur sa capacité à gouverner un État complexe.
Un style de communication maîtrisé et critiqué
Plutôt que les médias traditionnels, Balen Shah privilégie les réseaux sociaux, les podcasts et les apparitions télévisées pour s’adresser au public. Sa présence numérique est massive : des millions d’abonnés sur plusieurs plateformes lui offrent une audience directe difficilement comparable à celle des hommes politiques classiques.
Cependant, son caractère parfois inaccessible — il a refusé des interviews locales et n’a pas répondu immédiatement lorsque des leaders de la mobilisation l’ont contacté pour assumer un rôle intérimaire — alimente l’interrogation sur son aptitude à dialoguer de manière institutionnelle.
Entre espoir et scepticisme
Pour ses partisans, Balen Shah incarne la rupture avec des élites politiques vieillissantes et corrompues. Des jeunes électeurs disent voir en lui l’unique figure capable de « faire avancer » le pays.
Pour autant, les réserves persistent : ses critiques soulignent un manque d’expérience nationale, une communication parfois brute et une certaine immaturité politique. À l’approche du scrutin, la question demeure : Balen Shah pourra-t-il transformer sa popularité en capacité de gouverner à l’échelle nationale ?
Quoi qu’il en soit, sa candidature et son parcours — du micro du rap aux bureaux de la mairie, puis vers la course au pouvoir central — illustrent la recomposition en cours d’une scène politique népalaise marquée par l’aspiration au changement.