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En Russie, où l’on estime la population arborée à quelque 642 milliards d’arbres, la forêt n’est pas seulement un paysage : elle est le reflet d’une identité et d’une histoire complexes. Dans son ouvrage récent, l’auteure Sophie Pinkham explore comment les bosquets, taïgas et chênes ont façonné les pratiques sociales, les croyances et les luttes politiques du pays.
Une forêt, miroir de l’identité russe
Pour Pinkham, les forêts russes racontent une autre histoire du pays, moins faite de palais et de batailles que de peuples autochtones, d’exilés et de communautés en quête de refuge. L’iconographie du chêne, attachée à la Russie européenne, coexiste avec l’omniprésence des pins et des conifères de la taïga sibérienne, arbres millénaires qui témoignent d’une présence humaine et naturelle ancienne.
Cet angle offre une lecture alternative de la Russie : non seulement comme force politique, mais comme ensemble de territoires et de cultures imbriquées autour d’un milieu forestier central.
Fuites et sanctuaires
La forêt a souvent servi d’abri face à l’autorité. Les Vieux-croyants, dissidents religieux du XVIIe siècle, se sont retranchés dans les forêts sibériennes pour préserver leur pratique spirituelle et fuir la persécution. De la même manière, la célèbre découverte de la famille Lykov en 1978 illustre ce retrait extrême : isolée pendant 44 ans, elle ignorait même l’existence de la Seconde Guerre mondiale et des répressions staliniennes.
Aujourd’hui encore, les espaces boisés jouent un rôle d’échappatoire, certains y cherchant à se soustraire à la mobilisation militaire liée au conflit en Ukraine.
Les écrivains et leur bois
La littérature russe entretient depuis longtemps une relation intime avec les arbres. Pierre Kropotkine a puisé dans les forêts de l’Extrême-Orient une partie de sa pensée anarchiste, tandis que Léon Tolstoï investit les gains de Guerre et Paix pour planter des milliers de jeunes plants, convaincu d’une fraternité organique entre humains et arbres.
Mais l’auteure met aussi en garde contre l’instrumentalisation littéraire de la forêt. Certains romanciers contemporains, comme Zakhar Prilepine ou Mikhaïl Tarkovski, ont vu leur défense de l’environnement dériver vers un nationalisme écologique, où la forêt devient symbole d’une pureté impériale opposée à la modernité « occidentale ».
Les illusions de la domination humaine
L’exploitation intensive des forêts pendant l’ère soviétique constitue un chapitre tragique de cette histoire. Sous Staline, des travaux forcés furent mobilisés pour abattre des massifs en vue de construire chemins de fer et infrastructures industrielles, au prix d’une dévastation écologique considérable.
Parallèlement, de grands projets d’afforestation destinés à « contenir » l’avancée des sables sur des portions de l’Europe russe reposèrent sur des théories biologiques discutables et se révélèrent largement inefficaces. Ces échecs soulignent la difficulté, pour les régimes, de maîtriser des processus naturels par des approches idéologiques.
Bark et politique : racines de mémoire
Tout au long de son récit, Sophie Pinkham tisse un lien entre l’écorce et la politique, entre racines et mémoire collective. Si son livre met souvent en avant des figures humaines au détriment du silence des arbres, il apporte néanmoins une compréhension approfondie des forêts russes comme creuset d’identité et d’imaginaires.
Au fil des pages, la forêt apparaît moins comme un décor que comme un acteur historique : refuge, ressource, symbole et enjeu. Pour la Russie d’hier et d’aujourd’hui, les arbres restent des témoins et des protagonistes d’un récit national en quête de sens entre ses branches.