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    Comment devenir un citoyen collaborateur avec l’occupant en Palestine

    Palestine, Allemagne, France, Inde

    Divisions sociétales face à l’occupation militaire

    Les sociétés confrontées à une occupation militaire adoptent des positions variées, allant de la résistance à la coexistence, voire à la collaboration avec l’occupant. Ces choix dépendent de leurs références intellectuelles et culturelles, de leur environnement politique, économique et militaire, ainsi que du comportement de l’occupant à leur égard.

    Les collaborateurs et les résistants entretiennent souvent des relations hostiles, leurs positions étant opposées, et le succès de l’un signifiant l’échec de l’autre.

    Pour mieux comprendre cette dynamique conflictuelle, il est utile d’examiner des expériences historiques, incluant des pays européens sous occupation nazie, l’Inde sous domination britannique, et la Palestine sous occupation britannique puis israélienne.

    Les divisions européennes face à l’occupation nazie

    Le livre Europe en procès de l’historien hongrois-américain István Deák décrit quatre attitudes principales adoptées par les sociétés européennes durant la Seconde Guerre mondiale :

    • Adaptation : vivre paisiblement sous l’occupation sans engagement politique ni militaire.
    • Collaboration : s’engager activement avec les autorités occupantes pour des raisons idéologiques ou d’intérêts personnels.
    • Résistance : entraver l’occupant par des actes de sabotage, de documentation ou de protection des persécutés.
    • Revanche : sanctions judiciaires, purges politiques et actes de représailles après la fin de l’occupation.

    Deák souligne que la collaboration était diffuse et complexe, sans clivage clair entre « traîtres » et « résistants ». Certaines populations, comme celles des îles Anglo-Normandes, ont largement collaboré. Les élites locales et les autorités choisissaient souvent la collaboration par peur ou intérêt.

    Parfois, les collaborateurs allaient jusqu’à s’opposer directement aux résistants, cherchant à les éliminer avec l’aide de l’occupant, déployant leur influence pour marginaliser ou dénoncer leurs opposants locaux. Cette hostilité n’était pas toujours ordonnée par les nazis mais pouvait être motivée par des intérêts personnels ou des rancunes.

    Après-guerre, nombre de collaborateurs ont réécrit leur histoire, se présentant comme de simples intermédiaires voire des résistants déguisés.

    Cette expérience montre des sociétés fluctuantes, où certains collaboraient avec les nazis puis avec les Soviétiques, ou inversement, comme en Ukraine, Hongrie et Slovaquie.

    Après la guerre, la plupart des pays ont construit des récits officiels prétendant être victimes du nazisme et fiers de leur résistance, occultant ainsi la collaboration. Deák critique aussi la passivité des populations et des gouvernements européens face à la guerre et leur complicité dans les crimes d’épuration ethnique.

    Le régime de Vichy : une collaboration idéologique

    Après la défaite de la France face à l’Allemagne nazie en 1940, le régime de Vichy, dirigé par le maréchal Philippe Pétain, s’est imposé comme un gouvernement collaborateur sur une partie du territoire français. Présenté comme un gouvernement de salut national, il collaborait profondément avec les nazis, persécutait les résistants et mobilisait l’administration française au service des Allemands.

    Le récit officiel après-guerre a présenté cette collaboration comme une nécessité, mais l’historien Robert Paxton révèle qu’elle était un projet idéologique volontaire fondé sur :

    • La vision d’un effondrement comme opportunité historique de purification, pour éliminer la Troisième République et ses valeurs démocratiques.
    • Le choix d’un allié fort et triomphant, l’Allemagne nazie, plutôt que le risque du chaos ou du communisme.
    • La désignation de l’ennemi principal comme étant les opposants internes, avec la mise en place d’un appareil répressif parallèle à celui des nazis.

    Pour masquer la nature immorale de sa politique, Vichy affichait une apparence d’indépendance pour justifier sa légitimité, tout en exerçant une « souveraineté empruntée » qui servait efficacement l’agenda nazi. Son discours théorisait la collaboration comme un moyen de sauver la France de l’occupation totale et de protéger sa souveraineté.

    La collaboration économique sous occupation nazie

    Durant cette période, une collaboration économique et industrielle organisée s’est développée, notamment en Norvège, aux Pays-Bas, en France, en Belgique et au Danemark. Le livre La coopération industrielle en Europe sous l’occupation nazie décrit comment l’occupant a mobilisé les élites locales et les entreprises pour assurer la production et la stabilité du régime.

    La stratégie allemande reposait sur « l’asservissement plutôt que la rupture » des élites :

    • Incitations économiques avec des contrats lucratifs garantissant des débouchés et des paiements sécurisés.
    • Légalisation progressive de la collaboration pour la présenter comme légitime et maintenir une continuité administrative.
    • Dialogue direct avec les dirigeants industriels pour éviter la confiscation brutale des entreprises.
    • Exploitation de l’anti-communisme pour justifier la collaboration comme facteur de stabilité.
    • Pressions implicites plutôt que coercition ouverte, laissant aux entreprises un choix apparent.

    Le succès de cette politique s’explique par l’absence d’une résistance armée organisée et par la pragmatique des élites économiques, attachées à la stabilité et à la continuité des institutions.

    La résistance était perçue comme un obstacle bureaucratique, et les directions d’usines dénonçaient parfois les comportements dits « résistants » des ouvriers, allant jusqu’à informer les autorités allemandes.

    En 1942-1943, l’intégration des entreprises norvégiennes dans un système centralisé de production militaire a renforcé la dépendance à la collaboration, avec des purges internes des éléments contestataires.

    La soumission en Inde britannique

    Selon l’historien britannique Christopher Bayly, l’Empire britannique en Inde n’a pas été imposé uniquement par la force, mais s’est aussi consolidé grâce à la collaboration d’élites locales politiques, économiques et religieuses.

    Cette collaboration comprenait :

    • Les princes et élites traditionnels, notamment les souverains semi-autonomes des États indiens, qui voyaient dans cette alliance la garantie de leur pouvoir.
    • Les collecteurs d’impôts locaux, intermédiaires entre colonisateurs et paysans, souvent plus sévères que les Britanniques.
    • Les leaders religieux brahmanes et musulmans justifiant idéologiquement le système colonial pour bénéficier d’avantages.
    • Les élites urbaines et commerçantes profitant du commerce colonial et soutenant l’ordre établi.

    Ces groupes collaboraient activement contre la résistance coloniale, réprimant les révoltes paysannes, et soutenant l’administration britannique, notamment lors de la révolte de 1857.

    La police et les informateurs locaux poursuivaient nationalistes, journalistes et étudiants, étouffant l’opposition par la surveillance et les témoignages judiciaires.

    Les intellectuels liés au colonialisme critiquaient des figures comme Mahatma Gandhi et le mouvement de désobéissance civile, les qualifiant d’irréalistes ou nuisibles aux intérêts indiens modernes.

    Bayly explique ce comportement par des raisons pragmatiques : ces élites préféraient préserver leur statut plutôt que de risquer la résistance.

    Les Britanniques ont ainsi reproduit une hiérarchie sociale en conservant certaines structures de classes, intégrant économiquement les élites indiennes, et exploitant les divisions communautaires, rendant difficile une résistance unifiée.

    Les milices palestiniennes « Firq al-Salam »

    Contrairement à l’Inde, où l’occupation visait un contrôle politique et économique, l’occupation en Palestine cherchait à effacer la population locale. Ainsi, la collaboration y est plus rapidement perçue comme une trahison nationale.

    Le professeur britannique d’histoire militaire Matthew Hughes documente, dans son étude de 2016, la collaboration active des milices palestiniennes « Firq al-Salam » avec l’autorité coloniale britannique, notamment dans la répression de la révolte arabe de 1936-1939.

    Ces milices, fondées par Fakhri al-Nashashibi, opposant politique au grand mufti Haj Amin al-Husseini, ont participé aux opérations de poursuite, assassinat, espionnage, propagande et affrontement aux côtés des Britanniques.

    Par exemple, elles ont aidé à traquer et tuer le chef révolutionnaire Abd al-Rahim al-Hajj Muhammad en mars 1939, et attaqué des villages rebelles comme Abu Shukhaydam.

    Fakhri al-Nashashibi accusait le mufti de « terrorisme » et d’avoir détourné la révolution à des fins personnelles, incitant ses partisans contre les insurgés. Des chefs locaux estimaient être fatigués des révolutionnaires et dénonçaient enlèvements et violences.

    Cette situation a offert aux milices l’opportunité de pillages, assassinats et enlèvements en toute impunité.

    La résistance palestinienne a réagi en assassinant Fakhri al-Nashashibi en Irak en 1941.

    L’Autorité palestinienne : un outil de maintien de l’occupation

    De nos jours, Israël et ses alliés ont transformé le projet de paix et la création de l’Autorité palestinienne en un moyen de prolonger l’occupation tout en en réduisant le coût.

    De nombreuses recherches montrent que cet arrangement n’aurait pas pu fonctionner sans la conscience active de milliers de cadres palestiniens, pourtant issus de mouvements de libération nationale.

    Une étude d’Alaa Tartir, chercheur à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève, révèle que les forces de sécurité palestiniennes ont évolué depuis les accords d’Oslo vers une fonction davantage au service de l’occupant qu’au peuple palestinien.

    Ce processus d’« réforme du secteur de la sécurité », particulièrement après la Seconde Intifada, piloté par des bailleurs internationaux et les États-Unis, a produit des forces plus professionnelles en apparence, mais dépourvues de souveraineté et fonctionnellement liées aux intérêts sécuritaires israéliens.

    Tartir explique que ces forces sont devenues des instruments de contrôle social, criminalisant la résistance politique et armée, poursuivant les opposants, et neutralisant toute menace à la « stabilité » définie par l’occupant.

    Plutôt que d’être un bras pour la libération, ces forces fonctionnent dans le cadre de la coordination sécuritaire avec Israël, ce qui mine la légitimité nationale de l’Autorité et perpétue la domination coloniale via des mécanismes locaux.

    Une autre étude des chercheurs Raja Khalidi et Sobhi Samour analyse comment les forces de sécurité de l’Autorité s’intègrent dans un projet politico-économique néolibéral conduit par Salam Fayyad, sous l’étiquette de « construction de l’État ».

    Ce projet ne visait pas la libération de l’occupation, mais la transformation du mouvement national palestinien en une entité administrative fonctionnelle au service de la stabilité internationale et israélienne.

    Les forces de sécurité, dans ce contexte, ne répriment pas seulement la résistance, elles sont un élément central d’une stratégie économique et sécuritaire imposant la discipline sociale sous couvert de développement.

    La sécurité est présentée comme condition du développement, et la bonne gouvernance comme substitut à la lutte nationale, tandis que ces forces sont gérées selon des logiques de marché et de gouvernance globale, et non selon les principes de souveraineté et d’émancipation.

    source:https://www.aljazeera.net/politics/2025/4/21/%d9%83%d9%8a%d9%81-%d9%8a%d8%b5%d8%a8%d8%ad-%d9%85%d9%88%d8%a7%d8%b7%d9%86-%d8%b9%d9%85%d9%8a%d9%84%d8%a7-%d9%84%d9%84%d8%a7%d8%ad%d8%aa%d9%84%d8%a7%d9%84

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