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    Qaraqush, l’ingénieur militaire de Saladin en Égypte et Syrie

    Égypte, Syrie, Israël

    Qaraqush (Bahâ’ al-Dîn Qaraqush), disparu en 1201, apparaît dans les chroniques comme une figure controversée: portraituré par la mémoire populaire égyptienne comme symbole d’oppression, mais décrit par les sources historiques fiables comme un ingénieur militaire et un administrateur compétent au service de Saladin. Cet article retrace son parcours depuis ses origines jusqu’à ses réalisations en Égypte, en Syrie et sur le champ de bataille d’Acre.

    Origines et arrivée à Damas

    Plusieurs sources indiquent que Qaraqush était originaire d’un village d’Anatolie. Devenu adulte, il aurait émigré à Damas où il s’est établi.

    Son nom complet apparaît chez certains chroniqueurs comme Abû Saʿîd Qaraqush ibn ʿAbdallah, tandis que sa laqab (surnom honorifique) était Bahâ’ al-Dîn. Le terme turc « Qaraqush » signifie «oiseau noir», «aigle» ou «vautour noir», images de force et de prestige.

    Selon l’historien égyptien Aḥmad ibn ʿAbd al-Wahhâb al-Nuwayrî, il mourut en 597 H./1201, à l’âge d’environ 88 ans, ce qui situerait sa naissance autour de 507 H./1113.

    Les circonstances exactes de son arrivée à Damas ne sont pas datées avec précision par les sources, mais les événements politiques permettent de supposer qu’il vint après 549 H./1154, année où Nûr al-Dîn acheva la prise de Damas.

    Service auprès de Shirkuh puis de Saladin

    Qaraqush entra au service du célèbre commandant Asad al-Dîn Shirkuh et fut d’abord esclave militaire (mamlûk) dans la troupe dite des « Asadiyya », liée à Shirkuh.

    Il gravit les grades et devint bientôt commandant de cette faction, qui accompagna Shirkuh lors de ses campagnes répétées en Égypte. Il prit part à la troisième expédition de Shirkuh vers l’Égypte à la fin de 564 H./1168.

    Après la mort de Shirkuh (564 H./1169), Qaraqush joua un rôle clé en Égypte pour préparer la montée en puissance de Saladin: il soutint, avec le juriste Diya’ al-Dîn ʿĪsâ al-Hakkârî et d’autres alliés, l’accession de Saladin à la charge de vizir et, ensuite, à l’autorité effective sur le pays.

    Des chroniqueurs turcs et occidentaux reconnaissent sa participation aux manœuvres politiques qui amenèrent Saladin au pouvoir, tandis que les sources islamiques le mentionnent comme l’un des émirs de la « faction salahiya » fondée par Saladin.

    Administration du palais et consolidation du pouvoir

    Après la prise du pouvoir par Saladin, Qaraqush fut chargé de la gestion du palais fatimide et de ses trésors. Ibn Wâsil relate que l’une des premières missions qui lui furent confiées fut la remise des trésors du palais à Saladin.

    Sa place devint rapidement prépondérante dans l’administration égyptienne; Saladin lui fit confiance pour réorganiser les affaires du palais et assurer la loyauté des institutions héritées de la cour fatimide.

    Lorsque des soldats soudanais fidèles à certains responsables fatimides se révoltèrent, Saladin dut intervenir militairement. Après la répression, Qaraqush succéda à certains responsables du palais et monta progressivement dans la hiérarchie gouvernementale.

    Projets d’ingénierie et grands aménagements

    Qaraqush est associé à plusieurs chantiers majeurs d’époque ayyoubide. Dès 573 H./1177, Saladin lui confia le cadastre et la répartition des iqtâʿs (fiefs) du Caire et de ses environs.

    Il s’illustra par des actions à la fois techniques et sociales: il renonça à une part de son iqtâʿ en faveur des pauvres, signe d’une attention sociale rarement soulignée dans le récit populaire.

    Parmi ses réalisations matérielles les plus importantes figuraient la mobilisation de pierres provenant de petites pyramides de Gizeh pour bâtir des murailles et des structures militaires destinées à protéger le pays contre les menaces croisées et byzantine.

    Parmi les ouvrages attribués à Qaraqush :

    • la construction des murailles qui entourèrent Le Caire et englobaient Fustat ;
    • la fortification de Gizeh et l’établissement de ponts et de barrages facilitant la navigation du Nil ;
    • la construction de la Citadelle du Caire sur la colline du Muqaṭṭam, connue plus tard comme la forteresse de Saladin ;
    • le creusement du puits de Yûsuf, approvisionnant la citadelle par une galerie souterraine de près de 90 mètres de profondeur ;
    • la fondation du khân al-sabîl, bâtiment destiné aux chevaux et à leur alimentation ;
    • la construction de la mosquée al-Qaytûn en 596 H./1200, près du khâlîj oriental.

    Al-Maqrîzî et d’autres chroniqueurs louèrent ces aménagements et leur apport au bien-être des habitants.

    Statue de Saladin à l'extérieur de la vieille ville de Damas, Syrie

    Statue de Saladin à l’extérieur de la vieille ville de Damas, Syrie (Getty)

    Rôles de gouvernance et délégations de pouvoir

    Saladin, lorsqu’il partait pour des campagnes en Syrie ou dans la Jazîra, laissait souvent un parent et un commandant de confiance pour gouverner l’Égypte.

    En 579 H./1183, Saladin confia la régence à son frère al-Malik al-ʿĀdil et au vizir Qaraqush. Deux ans plus tôt, Qaraqush avait déjà exercé la vice-royauté au Yémen pour le compte du frère du sultan.

    Ces délégations illustrent la confiance absolue que Saladin plaça en Qaraqush, tant sur le plan militaire qu’administratif.

    Le siège d’Acre : ingénierie de défense et innovations

    Le rôle de Qaraqush atteint son apogée lors du siège d’Acre (1189–1191), l’un des assauts les plus longs et féroces des croisades. Au début de 585 H./1189, il fut nommé gouverneur d’Acre et chargé de restaurer et renforcer ses fortifications.

    À son arrivée, il apporta maçons, prisonniers, animaux et machines de chantier. Il entreprit notamment le creusement d’un fossé profond autour des murailles pour contrer les engins de siège croisés.

    Selon des récits latins cités par Hugh Kennedy, les fortifications d’Acre furent comparées à des châteaux européens réputés pour leur robustesse — une louange à la qualité des travaux réalisés sous la direction de Qaraqush.

    Qaraqush mena aussi des innovations tactiques :

    • emploi systématique de fossés et de réparations rapides des murs ;
    • utilisation coordonnée de tirs de mangonneaux et de défense contre les tours de siège ;
    • moyens de communication vers le camp de Saladin, comme des nageurs et des pigeons voyageurs ;
    • recours à des mélanges pétrolifères incendiés, perfectionnés par l’artisan Damasquin Ibn ʿĀrif, pour consumer des tours de siège ennemies.

    Lors d’une attaque le 3 mai 1190, de grandes tours de siège amenèrent un danger énorme. Grâce au mélange enflammé et à des contre-attaques audacieuses, plusieurs tours furent détruites et de nombreux chevaliers croisés périrent dans les flammes.

    Tombe de Richard Coeur de Lion à Fontevraud, Vallée de la Loire, France

    Tombe de Richard Cœur de Lion (Getty)

    Malgré ces succès, la pression des renforts croisés, notamment l’arrivée de Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion, poussa certains chefs de la garnison à négocier. En juillet 1191, Acre fut livrée et Qaraqush fut fait prisonnier.

    Saladin versa ensuite une rançon importante (dix mille dinars selon Ibn Shaddâd) pour obtenir sa libération, et accueillit Qaraqush à Jérusalem en manifeste reconnaissance.

    La satire d’Ibn Mammâtî et la controverse historique

    La réputation de Qaraqush fut entachée par un ouvrage satirique, al-Fâshûsh fî Aḥkâm Qaraqush, attribué au juge et administrateur al-Asʿad ibn Mammâtî (d. 606 H./1209). Ce livre dépeignait Qaraqush comme un gouvernant brutal, naïf et ridicule.

    Cependant, nombre d’historiens postérieurs — Ibn Shaddâd, al-Maqrîzî, Ibn Khallikân, Ibn Kathîr, et d’autres — remirent en question la véracité de ces accusations et estimèrent que l’ouvrage reflétait plutôt une inimitié personnelle.

    Arguments avancés par les défenseurs de Qaraqush :

    • Saladin ne lui aurait pas confié les clefs du palais et la gestion du pays s’il avait été incompétent ;
    • les réalisations matérielles et militaires documentées témoignent d’une compétence reconnue ;
    • plusieurs chroniqueurs soulignent qu’on attribua à Qaraqush des récits imaginaires et calomnieux après sa mort.

    Ibn Khallikân écrit que Saladin s’appuya sur lui pour les affaires du royaume et le qualifie d’homme capable et entreprenant.

    Décès, tombe et mémoire

    Qaraqush mourut au Caire en 597 H./1201 et fut inhumé dans une nécropole surplombant la colline du Muqaṭṭam, non loin de la citadelle qu’il avait contribué à édifier.

    Plusieurs lieux portèrent son nom : la place Qaraqush près de Bab al-Futûḥ au Caire et la porte dite « Bab Qaraqush » au nord d’Acre, où se déroulèrent des épisodes de la défense qu’il organisa.

    Son héritage demeure ambivalent : vilipendé dans une satire célèbre, mais salué par les historiens militaires et les chroniqueurs pour ses compétences en ingénierie défensive et pour l’empreinte durable qu’il laissa sur l’architecture et les fortifications ayyoubides en Égypte et en Syrie.

    source:https://www.aljazeera.net/politics/2025/11/7/%d9%84%d9%85%d8%a7%d8%b0%d8%a7-%d9%83%d8%b1%d9%87-%d8%a7%d9%84%d9%85%d8%b5%d8%b1%d9%8a%d9%88%d9%86-%d8%b7%d8%a7%d8%a6%d8%b1-%d8%b5%d9%84%d8%a7%d8%ad-%d8%a7%d9%84%d8%af%d9%8a%d9%86

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