Le fluazinam, fongicide autorisé par l’Union européenne en 2008 et utilisé sur les tomates, pommes de terre et pommiers, fait l’objet d’une nouvelle expertise scientifique dont les conclusions contredisent frontalement celles du dossier d’origine. Une étude internationale coordonnée par l’Université de Stockholm, dévoilée jeudi 2 juillet 2026 par The Guardian et un consortium de médias européens, conclut que le produit a réduit le poids et la largeur du cerveau de la progéniture de rats exposés in utero — un effet que l’étude industrielle de 2005, financée par le fabricant, avait jugé non significatif.
Le fluazinam est précisément en cours de réévaluation à Bruxelles en vue du renouvellement de son autorisation européenne. Pesticide Action Network Europe a immédiatement demandé « la suspension immédiate de tous les produits qui contiennent du fluazinam et son interdiction », estimant que la substance « ne remplit plus les critères de sécurité ».
Une enquête internationale sur un pesticide autorisé il y a près de vingt ans
Le dossier a été rendu public jeudi 2 juillet par The Guardian, en partenariat avec la radio-télévision publique bavaroise BR24, le quotidien italien FF Südtirol et la télévision publique suédoise SVT. Ces médias ont eu accès à la nouvelle étude, menée par le chimiste Axel Mie et la toxicologue Christina Rudén, tous deux chercheurs à l’Université de Stockholm et à l’Institut Karolinska, avant sa publication officielle.
Les deux chercheurs sont partis d’un constat simple : les données brutes utilisées en 2005 par Huntingdon Life Sciences, laboratoire mandaté par ISK Biosciences — le fabricant japonais du fluazinam — pour évaluer la neurotoxicité du produit sur des rats, ont été rendues publiques. En appliquant « exactement les mêmes données et les mêmes méthodes que celles employées à l’époque », ils aboutissent à un résultat opposé à celui de l’étude d’origine. Selon eux, « il est impossible d’aboutir correctement aux résultats de l’étude de 2005 à partir des données brutes qu’elle contient ».
Six cas documentés d’atteintes cérébrales chez les ratons exposés
Dans six cas documentés, l’exposition au fluazinam pendant la gestation a entraîné une diminution du poids et de la largeur du cerveau sur la progéniture des rats de laboratoire. Pour les chercheurs suédois, « les conclusions du rapport de 2005 sont donc totalement infondées ».
Reste la prudence scientifique de rigueur : les résultats obtenus sur les animaux « ne peuvent être directement extrapolés à l’homme », reconnaît l’étude. Angeliki Lyssimachou, responsable scientifique et politique au sein de Pesticide Action Network Europe, le formule ainsi : « Ils avaient l’étude, et ils ont caché les faits ou ils les ont très opportunément négligés et il n’y a personne tenu pour responsable. À la fin ça vous donne un pesticide largement utilisé. »
Un dossier qui s’inscrit dans une affaire plus large
Les travaux de Mie et Rudén ne sont pas nouveaux dans leur méthode, mais dans leur cible. En juin 2023, les deux chercheurs avaient déjà publié dans la revue Environmental Health une étude d’ampleur identifiant neuf pesticides — dont l’abamectine du Suisse Syngenta et l’éthoprophos de l’Allemand Bayer — pour lesquels des tests sur le cerveau en développement avaient été soumis à l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) mais pas à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).
L’eurodéputé Pascal Canfin (Renew), président de la commission environnement, santé publique et sécurité alimentaire au Parlement européen, avait alors qualifié l’affaire de « dieselgate des pesticides » : « Si ces informations sont correctes, alors cela signifie que les fabricants des pesticides ont triché pour maintenir des produits dangereux sur le marché. Nous avons su réagir pour l’automobile, nous devons en faire de même pour les pesticides. » Quatre des neuf substances identifiées n’ont pas été renouvelées en Europe, quatre sont en cours de réexamen, seule l’abamectine ayant été réautorisée en 2023 — décision attaquée en justice par Pesticide Action Network Europe.
Le contexte européen d’un renouvellement d’autorisation sous tension
Le fluazinam est précisément en train de passer l’épreuve du renouvellement de son autorisation européenne. La procédure, pilotée par un État membre rapporteur, doit aboutir à une décision de la Commission européenne qui n’a pas encore été rendue publique à la date du 2 juillet 2026.
Dans le même temps, la Commission pousse en faveur d’un projet dit « loi omnibus », qui propose une déréglementation des procédures d’autorisation des pesticides. Pour les ONG environnementales, ce mouvement va à contre-courant des alertes scientifiques et médicales. Le neurobiologiste Yehezkel Ben-Ari, directeur de recherche émérite à l’Inserm, souligne que « les impacts des pesticides sur les troubles du neurodéveloppement sont avérés de manière univoque, non seulement sur des animaux de laboratoire, mais aussi sur les humains. Sur l’autisme en particulier, mais aussi sur le quotient intellectuel, on sait que les expositions maternelles ont un effet sur l’enfant à naître. »
De leur côté, Bayer et Syngenta ont, par le passé, assuré avoir « scrupuleusement suivi la réglementation européenne » au moment des faits, estimant que celle-ci n’exigeait pas d’études sur le cerveau en développement dans les dossiers réglementaires. La Commission européenne, pour sa part, rappelle que les firmes « doivent notifier aux États membres la découverte d’effets indésirables » de leurs produits en vertu de la directive de 1991 et du règlement de 2009 — une exigence dont l’interprétation juridique fait précisément débat dans cette affaire.
Sources
- Courrier International — Des chercheurs remettent en cause l’autorisation d’un fongicide par l’UE (02/07/2026)
- RFI (repris par Yahoo Actualités) — Le fluazinam, un pesticide autorisé par l’UE et des conséquences sur le cerveau (02/07/2026)
- Libération — Des industriels de l’agrochimie ont dissimulé la toxicité des pesticides pour le cerveau en développement (01/06/2023)
