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Il était presque minuit lorsque des dizaines de milliers de personnes se sont massées à Gazipur, centre industriel du textile au nord de Dacca, pour écouter Tarique Rahman. De retour du Royaume‑Uni après près de 17 ans d’exil et récemment désigné président du Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) après le décès de sa mère Khaleda Zia, Rahman incarne l’espoir d’une remontée politique alors que le pays se prépare à l’élection générale du 12 février.
Les dirigeants du BNP ont présenté l’importante affluence comme la preuve d’une capacité de mobilisation retrouvée après quinze ans de pression sous le gouvernement de Sheikh Hasina. Dans le même temps, la scène politique reste fragmentée : le principal rival du BNP est le parti islamiste Jamaat‑e‑Islami, allié à la National Citizen Party (NCP), tandis que le parti d’Hasina a été exclu de la vie politique par l’administration intérimaire.
Du retour d’exil au commandement
Tarique Rahman, 60 ans, a dirigé le BNP pendant son exil depuis Londres via des intermédiaires et des communications à distance. Son retour le 25 décembre a rapproché l’autorité du chef du terrain, mais il a aussi mis en lumière des difficultés d’encadrement et d’unité organisationnelle.
La compétition interne reste vive : on compte 92 candidats s’opposant aux candidats officiels du BNP dans 79 circonscriptions sur 300, signe d’un fractionnement local persistant. Pour certains observateurs, ce niveau de dissidence n’a pas d’équivalent récent au sein du parti.
Par ailleurs, une étude récente indique que la très grande majorité des actes de violence politique enregistrés depuis août 2024 impliquent des militants du BNP, ce qui alimente les interrogations sur le contrôle exercé par la direction sur sa base.
Discours, promesses et vérifications
La communication publique de Rahman a été scrutée et parfois moquée, notamment lorsque des promesses ou des faits avancés ont été infirmés. Des remarques sur des cultures agricoles locales ou des engagements chiffrés ont alimenté des vérifications et des graphiques viraux sur les réseaux.
Des analystes pointent un manque de préparation : promesses ambitieuses — comme la plantation de centaines de millions d’arbres ou la création d’une « carte familiale » versant des allocations mensuelles — soulèvent des questions sur leur faisabilité et le financement prévu.
Les critiques ajoutent que l’antécédent anticorruption du parti peine à convaincre quand des candidats poursuivis pour défauts de prêts figurent sur les listes. Face à ces reproches, Rahman a prononcé une allocution télévisée reconnaissant des échecs passés et promettant de lutter contre la corruption et de restaurer l’État de droit si son parti accédait au pouvoir.
La loyauté au détriment de la méritocratie ?
Plusieurs voix au sein du parti et des analystes estiment que le cercle rapproché entourant Rahman, pour la plupart revenus de Londres avec lui, n’a pas toujours su s’adapter aux réalités politiques locales. Cette situation donne l’impression d’un dirigeant relativement isolé des cadres qui ont souffert sous la répression précédente.
Un cadre du BNP, sous couvert d’anonymat, a dénoncé un choix priorisant la loyauté sur la compétence, arguant qu’un gouvernement exigerait davantage de professionnels capables d’apporter des conseils techniques. Selon cette critique, la préférence pour des proches pourrait fragiliser la capacité de gouverner.
Ces tensions internes risquent d’affaiblir l’attrait de Rahman, en particulier auprès des jeunes et des militants qui ont enduré arrestations et persécutions au cours des années précédentes.
Un héritage familial qui divise
Le fils de l’ancien président Ziaur Rahman et de Khaleda Zia incarne une dynastie politique qui continue de mobiliser, mais qui interroge aussi une génération désireuse de dépasser les lignées familiales. Pour beaucoup de jeunes électeurs, l’héritage du BNP reste associé à des pratiques critiquées comme la corruption et l’extorsion.
La direction du parti réplique que l’héritage politique n’est pas un handicap en soi et que la capacité, la responsabilité et la reddition de comptes doivent primer. Les analystes, eux, adoptent une lecture plus nuancée : ils estiment que si une partie de l’administration civile et militaire pourrait voir d’un bon œil le retour d’un ordre familier, l’image du parti au niveau local reste déterminante.
Une élection référendum pour Tarique Rahman
Pour beaucoup, le scrutin à venir ne se résume pas à un choix partisan mais constituera un verdict sur la capacité de Tarique Rahman à transformer un patronage symbolique en leadership effectif. Si le parti l’emporte, certains y verront la confirmation d’un retour attendu ; s’il échoue, Rahman assumera la responsabilité d’une défaite difficile à interpréter.
Dans son adresse à la nation, il a présenté ses excuses pour des erreurs passées commises sous les gouvernements précédents et assuré vouloir apprendre de ces fautes pour « construire un Bangladesh sûr pour les générations présentes et futures ». Reste à savoir si cet engagement suffira à convaincre un électorat partagé entre espoir, défiance et exigence de changement.