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En l’espace de quelques années, l’intelligence artificielle est passée d’outil d’appoint à protagoniste dans le domaine littéraire, suscitant une inquiétude croissante chez auteurs, éditeurs et lecteurs. Ce basculement s’est matérialisé lorsque des ouvrages en partie ou entièrement produits par des systèmes automatisés ont été soumis à des concours et mis en vente, remettant en question la singularité de la création humaine.
Une frontière franchie
Le phénomène n’est pas nouveau : dès 2016, une équipe universitaire japonaise a présenté à un concours de roman un projet composé en grande partie par une machine. Les chercheurs avaient défini les personnages et les grandes lignes, puis laissé le système assembler le texte final.
Ce manuscrit a franchi la première phase d’examen d’un prix littéraire réputé pour son goût de l’innovation, provoquant un débat sur la capacité des algorithmes à imiter certains aspects de la narration. Pour beaucoup, il s’agissait d’un signal : l’automatisation pouvait atteindre une légitimité formelle, même si la victoire n’a pas été au rendez-vous.
Le raz-de-marée des textes générés
Quelques années plus tard, des maisons d’édition et des revues littéraires ont dû faire face à un afflux massif de textes produits automatiquement. Une revue de science-fiction américaine a temporairement fermé ses soumissions après avoir reçu des milliers de récits répétitifs et de faible qualité, souvent issus d’outils grand public.
Les rédacteurs ont dénoncé une problématique moins liée à la « créativité » des machines qu’à la saturation du flux éditorial : l’essor des productions automatisées nuit à la capacité des publications à détecter et promouvoir les voix réellement originales. Par conséquent, la question dépasse la simple concurrence technique pour toucher à l’organisation même du monde éditorial.
Livres fantômes en Irak
À la fin de 2025, l’Irak a été le théâtre d’une controverse culturelle majeure. Un universitaire et écrivain a mis en doute l’authenticité d’une grande partie du catalogue d’une maison d’édition locale, estimant que plusieurs titres n’avaient ni origine vérifiable ni auteurs identifiables.
Les critiques ont pointé des indices concrets : des textes au style générique, l’absence de références ou de notes académiques pour des prétendues traductions, et des numéros ISBN qui ne figuraient pas dans les registres internationaux ou étaient attribués à plusieurs titres. Ces anomalies ont alimenté des soupçons de falsification ou d’utilisation abusive de production automatisée.
La maison d’édition mise en cause a nié que ses ouvrages soient « écrits par des machines », assurant que des relectures humaines et des outils de vérification avaient été mobilisés. Malgré ces déclarations, l’association des éditeurs irakiens a exigé des clarifications et a fini par suspendre la maison incriminée de ses activités au sein de la profession.
Un effroi culturel
Au‑delà des dysfonctionnements techniques et administratifs, ces incidents révèlent une peur plus profonde : celle d’une érosion de la valeur culturelle de la littérature. Le roman n’est pas seulement un assemblage de phrases, il porte la mémoire, la subjectivité et l’expérience humaine.
Les systèmes automatisés peuvent reproduire des styles et générer des formes lisibles, mais ils peinent à transmettre une biographie intérieure, une nécessité morale ou une urgence historique. Si n’importe qui peut produire une œuvre convaincante en appuyant sur un bouton, la place réservée à l’auteur comme voix singulière risque de se diluer.
Cependant, ces exemples montrent aussi que l’avenir du récit ne sera pas déterminé par la technologie seule, mais par les choix collectifs : règles éditoriales, pratiques de certification, éthique de la publication et vigilance des communautés littéraires. La question posée est simple et fondamentale : comment préserver le lien entre l’écriture et la vie dans un paysage où l’intelligence artificielle produit chaque jour davantage de textes ?