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À Gaza, la guerre a fait des milliers d’orphelins de guerre Gaza, contraignant de nombreuses familles à ouvrir leur foyer pour offrir un refuge à des enfants privés de leurs proches.
Parmi eux, l’histoire d’une fillette de trois ans, retrouvée seule sous les décombres après la destruction totale de sa maison et l’effacement de son nom des registres civils, illustre l’ampleur de la tragédie et la solidarité qui tente d’y répondre.
Une « fille par amour »
Mme Salim n’avait jamais imaginé devenir mère d’une enfant qu’elle n’avait pas portée. Le destin a pourtant amené chez elle une « orpheline de guerre » sans identité connue ni famille, retrouvée hébétée et couverte de chagrin.
Le couple, lui-même frappé par le déplacement et la précarité, s’était inscrit sur la liste des familles prêtes à accueillir une orpheline. Après des mois d’attente, on les a appelés : « Il y a une fillette qui a perdu toute sa famille. »
Lorsqu’ils sont revenus du sud et ont rencontré l’enfant pour la première fois, aucun mot n’était nécessaire : le regard a scellé une affection plus forte que le sang. « Elle est toute ma vie », confie Mme Salim d’une voix pleine de tendresse. La famille l’a appelée « Éilaf » pour lui donner une nouvelle identité et une nouvelle vie.
Depuis son arrivée chez eux, il s’est écoulé neuf mois, précédés de quatre mois d’adaptation à l’orphelinat. Éilaf prononce aujourd’hui ses premiers mots : « mama », « papa », « teta ». Quand sa mère d’accueil sort faire des courses, elle appelle en pleurant « ya mama… ya mama ».
Au milieu du déplacement, de la pauvreté et des privations, cette petite a rendu à sa nouvelle famille un sens renouvelé de l’espoir. Sa grand-mère raconte : « Quand on nous a dit qu’il restait une fillette seule après le bombardement, j’ai demandé à la femme de mon fils de l’accueillir. Nous l’avons nommée Éilaf. Depuis, nous ne pouvons plus imaginer la vie sans elle. »
Elle sourit en montrant la petite blottie sur ses genoux : « Nous l’avons prise alors qu’elle ne parlait pas. Aujourd’hui, elle m’appelle ‘teta’ et dit à son grand-père ‘ya sayyidi’. Elle est très attachée à sa nouvelle mère. Nous espérons l’élever et l’aider à devenir un jour docteur. »
Visages d’une tragédie collective
Éilaf n’est qu’un des visages d’une catastrophe collective. À Khan Younès, au sud de Gaza, Samer, 9 ans, fixe une vieille photo de ses parents tués lors d’une frappe sur le camp al-Shati (https://www.aljazeera.net/encyclopedia/2024/5/23/%D9%85%D8%AE%D9%8A%D9%85-%D8%A7%D9%84%D8%B4%D8%A7%D8%B7%D8%A6).
Depuis, il vit chez son oncle qui soutient une grande famille. Mais Samer continue de se réveiller la nuit en cherchant ses parents. « Elle ne rit plus comme avant, elle est silencieuse, contemplative », confie son oncle Abdelhadi al-Qassas à Al Jazeera. « Certaines nuits, elle dort en tenant la main de ma femme, comme si elle avait peur de la perdre aussi. »
L’oncle tente d’apporter de l’affection, mais reconnaît que le vide des parents est difficile à combler, surtout pour un enfant conscient de la tragédie. « Nous essayons de la faire rire, de la sortir de sa tristesse, mais son regard reste plongé dans l’absence. Elle a besoin d’une mère et d’un père ; nous ne pourrons jamais être un substitut complet. »
Le petit Alaa, 5 ans, alterne entre la maison de son oncle et d’autres proches après la perte de sa mère dans une récente frappe sur la ville de Gaza. Son père est porté disparu sous les décombres depuis des mois.
Sa tante raconte : « Il me demande chaque jour : ‘Papa, où est-il ?’ et je n’ai pas de réponse. J’essaie de le distraire avec des jeux, mais il reste silencieux, regardant la porte comme s’il attendait le retour de son père. Parfois, il refuse de manger parce que sa mère n’est pas là pour partager le repas. D’autres fois, quand il entend des explosions, il se cache sous la table comme s’il revivait la perte. »
« Parfois je pleure seule pour qu’il ne me voie pas », ajoute la tante d’une voix tremblante. « Il est petit, mais son cœur est chargé de tristesse. »
Les proches s’efforcent de lui offrir une stabilité, mais ses allers-retours entre des maisons privées aggravent son sentiment d’abandon. Il vit dans l’espoir, souvent vain, que frapper à la porte ramènera son père.
Une génération privée de famille
Les chiffres révélés au ministère de la Santé, transmis à Al Jazeera, mesurent l’ampleur du désastre : des milliers d’enfants à Gaza ont perdu un parent ou les deux, et beaucoup se retrouvent sans aucun réseau familial.
- Depuis le début de l’offensive en octobre 2023, environ 49 000 enfants sont devenus orphelins dans le secteur.
- Parmi eux, 41 000 ont perdu leur père.
- 5 342 ont perdu leur mère.
- 2 400 ont perdu les deux parents.
L’ingénieur Zahir al-Wahidi, directeur de l’unité d’information sanitaire au ministère de la Santé, met en garde contre les conséquences de la croissance d’une génération sans soutien familial.
« Nous faisons face à une génération entière qui grandit sans repères familiaux », explique-t-il à Al Jazeera. « Ces enfants ne souffrent pas seulement de l’absence de soins, ils risquent de sombrer dans des drames psychologiques et sociaux. Si ces enfants ne trouvent pas de familles d’accueil qui les contiennent, Gaza connaîtra un avenir plus dur encore. »
Al-Wahidi considère la prise en charge familiale comme une forme de résistance humaine face à l’effacement des racines : accueillir un enfant orphelin, dit-il, « ne lui donne pas seulement une vie ; cela peut sauver Gaza d’un destin sombre ».
Mais il souligne aussi les obstacles : les familles de Gaza subissent la guerre, les déplacements répétés et la perte des moyens de subsistance, ce qui rend difficile l’accueil de nouveaux enfants. Beaucoup ne peuvent garantir sécurité, nourriture et protection pour leurs propres membres, et l’ajout d’un enfant supplémentaire devient presque impossible.
Al-Wahidi lance un appel à la communauté internationale (https://www.aljazeera.net/encyclopedia/2024/5/30/%D8%A7%D9%84%D9%85%D8%AC%D8%AA%D9%85%D8%B9-%D8%A7%D9%84%D8%AF%D9%88%D9%84%D9%8A-%D8%AA%D8%B9%D8%B1%D9%8A%D9%81%D9%87-%D9%88%D9%85%D9%82%D9%88%D9%85%D8%A7%D8%AA%D9%87) pour faire pression afin de mettre fin aux hostilités à Gaza, avertissant que le monde pourrait payer le prix de la perte d’une génération entière.
Sans un soutien élargi et des familles prêtes à accueillir ces enfants, la région risque de voir émerger une cohorte d’enfants marqués par l’absence, la souffrance et l’isolement.