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L’âge d’or du sionisme juif aux États-Unis est-il terminé ?

par Sara
États-Unis, Israël, Palestine

« Si le soutien à Israël ne reste plus une norme politique à New York, il ne deviendra pas non plus obligatoire à Washington de sitôt — bonne nouvelle pour les Palestiniens. »

C’est par ces mots que Kenneth Roth, ancien directeur exécutif de Human Rights Watch et professeur invité à Princeton, commence sa réflexion sur la victoire de Zahran Mmdani à la mairie de New York.
Roth souligne que New York est, après Tel‑Aviv, la deuxième ville au monde par nombre d’habitants juifs, et que Mmdani a réussi, malgré cela, à ébranler leur inclination traditionnelle en faveur d’Israël, en obtenant le tiers de leurs voix.

Plusieurs penseurs juifs américains voient dans ce résultat le signe d’un basculement profond : l’« âge d’or » d’une vieille élite juive pro‑sioniste aux États‑Unis pourrait toucher à sa fin, conséquence de transformations sociales, culturelles et politiques majeures.

Zahran Mmdani après sa victoire à la mairie de New York, 4 novembre 2025 (Reuters)
Zahran Mmdani après sa victoire à la mairie de New York le 4 novembre 2025 (Reuters)

Juifs d’Amérique : origines et âge d’or

Les premières vagues juives arrivèrent aux États‑Unis au milieu du XVIIe siècle, fuyant persécutions en Espagne et au Portugal. D’autres arrivées suivirent au XIXe siècle, puis l’immense afflux entre 1880 et 1924, principalement depuis la Russie et la Pologne.

Après la Seconde Guerre mondiale, et face à la montée du fascisme en Europe, une nouvelle vague d’immigration renforça la communauté. Les Juifs construisirent un réseau dense de synagogues, associations et écoles, mettant l’accent sur l’éducation.

Cette dynamique favorisa une intégration rapide dans les arts, les sciences, la finance et la politique durant le XXe siècle. Les décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale furent souvent qualifiées d’« ère d’or » : influence culturelle et professionnelle renforcée, et une confiance accrue dans l’espace public américain.

Des figures telles que Ruth Bader Ginsburg, Henry Kissinger, Steven Spielberg, Jerry Seinfeld ou Mark Zuckerberg incarnèrent cette réussite perçue d’abord comme américaine, et non uniquement comme juive.

Une judaïté affaiblie et un sionisme en recul

Aujourd’hui, on estime la population juive américaine à environ 7,5 millions de personnes, soit près de 2,1 % d’une population totale d’environ 342 millions.

Plusieurs penseurs juifs, préoccupés par la préservation de l’identité communautaire, relèvent toutefois un recul de la pratique religieuse et de l’engagement envers les traditions juives.

Trois facteurs principaux expliqueraient ce glissement :

  • Un taux élevé de mariages mixtes ; une étude du Pew Research Center (2020) indique que plus de 70 % des mariages juifs non‑orthodoxes se font avec des partenaires d’autres confessions.
  • Un désintérêt croissant pour l’éducation religieuse juive au sein des foyers, conduisant à une transmission moins forte de l’appartenance communautaire.
  • Une montée d’un esprit critique vis‑à‑vis d’Israël chez de nombreux jeunes Juifs américains, qui questionnent le soutien inconditionnel aux politiques israéliennes.
La police de New York entre manifestants pro‑Israël et pro‑Palestine, 5 juin 2024 (AFP)
Des policiers de New York entre manifestants pro‑Israël et pro‑Palestine, 5 juin 2024 (AFP)

Le déclin de la popularité d’Israël parmi les Américains

Les relations américano‑israéliennes évoluent nettement depuis le 7 octobre 2023. Malgré le soutien militaire et diplomatique des administrations successives, l’empathie populaire envers Israël a diminué.

Des enquêtes montrent ce glissement : entre 2000 et 2019, 59 % des Américains exprimaient plus de sympathie pour les Israéliens contre 17 % pour les Palestiniens. En 2024, avant le 7 octobre, le soutien à Israël flirtait avec 56 %, tandis que la sympathie envers les Palestiniens montait à 26 %.

Après deux années de guerre et la diffusion d’images massives de destruction à Gaza, le soutien à Israël a chuté à moins de 40 % dans certains sondages.

Le changement générationnel est crucial : les jeunes des deux partis manifestent davantage de scepticisme quant à un appui américain inconditionnel, questionnant son éthique et sa pertinence pour les intérêts nationaux.

La nouvelle gauche et la question palestinienne

À l’intérieur du Parti démocrate, la gauche progressiste réclame un rééquilibrage des relations avec Israël, un gel des ventes d’armes et la reconnaissance d’un État palestinien par certains élus.

Les campus universitaires se sont transformés en lieux de mobilisation intense : mouvements pro‑Palestine et actions de solidaridadé ont mis à l’épreuve le droit à la liberté d’expression et ravivé les débats sur l’antisémitisme et la justice humanitaire.

Manifestation pro‑Palestine à Columbus Circle, New York, 12 avril 2025 (Getty/AFP)
Manifestants pro‑Palestine à Columbus Circle, New York, 12 avril 2025 (Getty/AFP)

Adam Shapiro, spécialiste des relations internationales et en charge du dossier palestinien pour l’organisation Democracy for the Arab World Now, estime qu’un basculement de l’opinion publique envers Israël est déjà perceptible, surtout au sein du Parti démocrate.

Selon lui, la question palestinienne a participé pour la première fois à orienter significativement le résultat d’une élection nationale en 2024, où la mobilisation des électeurs arabes et musulmans a pesé sur l’issue électorale.

La nouvelle droite remet en cause le soutien républicain

Le paysage républicain n’est pas épargné : des figures influentes du courant MAGA critiquent la relation privilégiée entre Washington et Tel‑Aviv, plaidant pour une politique « America First » moins tributaire d’intérêts extérieurs.

Parmi les voix les plus virulentes, on trouve l’animateur Tucker Carlson et certains conseillers de Donald Trump, qui dénoncent ce qu’ils qualifient d’alignement excessif des États‑Unis sur Israël.

Carlson a récemment multiplié les attaques contre la politique israélienne et remis en cause des récits officiels autour du 7 octobre, provoquant des réactions contrastées au sein du camp conservateur.

Tucker Carlson lors d’une cérémonie en Arizona, 21 septembre 2025 (EPA)
Tucker Carlson s’exprimant lors d’une cérémonie en Arizona, 21 septembre 2025 (EPA)

Le sionisme face à l’érosion : tentatives de reconquête

Des responsables et intellectuels pro‑israéliens, comme Elliott Abrams, appellent à une réaction organisée pour endiguer ce qu’ils décrivent comme une crise d’identité chez les Juifs américains.

Abrams a publié un ouvrage plaidant pour la reconstruction d’une identité juive renouvelée au XXIe siècle, proposant des mesures concrètes : renforcement de l’éducation juive, encouragement des liens communautaires, et redéploiement d’une partie des dons philanthropiques vers des projets en direction de la communauté et d’Israël.

Ses partisans estiment que l’affaiblissement du sentiment religieux et la perte d’influence politique menacent la « triangulation » traditionnelle : communauté juive confiante aux États‑Unis, soutien américain et puissance israélienne.

En réponse, d’autres voix juives affirment que le recul du soutien pro‑israélien est davantage lié à une prise de conscience éthique face à la situation palestinienne qu’à une simple perte de religiosité.

Des personnalités juives engagées ont exprimé leur désarroi, affirmant que l’identité juive les pousse aujourd’hui à condamner des pratiques jugées inacceptables, et non à protéger automatiquement des politiques étatiques.

Enjeux futurs et incertitudes

Le paysage politique et social américain est en pleine redéfinition : affaiblissement de la pratique religieuse juive, fracture générationnelle sur la Palestine, et remise en cause du bipartisme pro‑israélien.

Ces évolutions soulèvent plusieurs questions clés pour l’avenir :

  • Le soutien à Israël restera‑t‑il un référent communautaire pour la majorité des Juifs américains ?
  • Quelle place les jeunes Juifs occuperont‑ils dans les soutiens politiques à Tel‑Aviv ?
  • Comment les partis américains (et notamment leurs bases jeunes) redéfiniront‑ils leur position sur la diplomatie au Moyen‑Orient ?

La victoire de Zahran Mmdani à New York et les sondages récents indiquent que la relation triangulaire entre Juifs américains, États‑Unis et Israël est désormais soumise à des tensions et à des recompositions profondes.

Les prochaines années détermineront si le sionisme juif aux États‑Unis se réinvente, se fragilise davantage, ou si, au contraire, des efforts organisés parviendront à restaurer une influence durable.

source:https://www.aljazeera.net/politics/2025/12/2/%d8%a7%d9%84%d8%a7%d9%86%d8%b7%d9%81%d8%a7%d8%a1-%d8%a7%d9%84%d9%85%d9%87%d9%8a%d8%a8-%d9%87%d9%84-%d8%a7%d9%86%d8%aa%d9%87%d9%89-%d8%a7%d9%84%d8%b9%d8%b5%d8%b1-%d8%a7%d9%84%d8%b0%d9%87%d8%a8%d9%8a

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