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Vêtu de noir, le ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar, s’est rendu à Dhaka pour présenter ses condoléances à Tarique Rahman, chef par intérim du Bangladesh Nationalist Party (BNP), après la mort de Khaleda Zia. Lors de cette rencontre empreinte de gravité, Jaishankar a remis une lettre du Premier ministre Narendra Modi et a publié un message public exprimant la confiance d’New Delhi dans les valeurs et la vision de la défunte dirigeante pour orienter le développement du partenariat bilatéral. Ce geste marque, selon plusieurs observateurs, un net changement de ton dans les relations entre l’Inde et la BNP.
Antécédents de méfiance
Pendant des décennies, New Delhi a regardé la BNP et Khaleda Zia avec suspicion, en raison notamment de l’alliance historique du parti avec le Jamaat-e-Islami et de positions perçues comme proches du Pakistan. Parallèlement, l’Inde considérait le parti au pouvoir, la Ligue Awami de Sheikh Hasina, comme son partenaire naturel. Ces tensions ont alimenté une relation bilatérale marquée par des différends sur le commerce, les frontières, le partage des cours d’eau et des accusations réciproques sur des groupes armés.
Un tournant à l’approche des élections
Le contexte politique bangladais a profondément évolué depuis le soulèvement étudiant de juillet 2024 qui a renversé la longue domination de Sheikh Hasina. Hasina vit désormais en exil à New Delhi et sa formation est interdite de participation aux élections nationales prévues en février. Dans ce climat, la BNP cherche à occuper l’espace politique modéré laissé vacant et à rompre avec certaines alliances passées, tandis que Tarique Rahman, de retour après 17 ans d’exil, insiste sur une vision inclusive et la protection des minorités.
Signes de rapprochement
La rencontre entre Jaishankar et Rahman, qualifiée de « très cordiale » par l’entourage du dirigeant BNP, a été interprétée comme l’ouverture possible d’une nouvelle phase dans les relations bilatérales. Des analystes estiment que, face aux incertitudes régionales et à la nécessité de stabilité, l’Inde privilégie aujourd’hui une relation pragmatique avec le futur leadership bangladais. Pour New Delhi, Rahman apparaît comme un interlocuteur plus rassurant que certaines forces politiques perçues comme hostiles aux intérêts indiens.
Défis persistants
Malgré ces signes, plusieurs obstacles demeurent. Les souvenirs de l’alliance entre la BNP et le Jamaat restent vifs en Inde, et la défiance populaire envers New Delhi — nourrie par la période Hasina et le violent répression de l’an dernier — complique le rétablissement des liens « people-to-people ». Par ailleurs, des épisodes récents, comme des tensions autour de la participation de joueurs bangladais dans des compétitions indiennes, montrent que les frictions peuvent rapidement déborder de la sphère diplomatique vers la société civile et le sport.
Ce que réclament les dirigeants bangladais
Les conseillers de Rahman appellent à une « rupture nette » avec le passé et à une relation axée sur les intérêts du Bangladesh, insistant sur une politique étrangère équilibrée entre grandes puissances régionales. Ils demandent également à New Delhi de ne pas être perçue comme complice des actions de l’ancien gouvernement et rappellent que la question de l’extradition de Sheikh Hasina pourrait rester un point de friction si la BNP accède au pouvoir.
Perspectives et enjeux
Pour New Delhi, le principal défi sera de s’assurer que toute amélioration des relations ne favorise pas le retour ou l’implantation de groupes hostiles aux intérêts indiens. Néanmoins, plusieurs experts considèrent Rahman comme le « pari le plus sûr » pour ramener une stabilité régionale à court terme. À court terme, l’évolution effective du rapprochement Inde-Bangladesh dépendra surtout des actes concrets : déclarations publiques, ruptures tangibles avec des partenaires problématiques et une politique étrangère mesurée si la BNP l’emporte aux urnes.
En définitive, la poignée de main diplomatique à Dhaka illustre une recomposition pragmatique des relations entre New Delhi et une opposition bangladaise revenue au centre du jeu politique. Toutefois, l’avenir de ce rapprochement Inde-Bangladesh restera conditionné par la capacité des dirigeants à transformer les paroles en mesures concrètes, et par la manière dont la population percevra ce changement de cap.