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Tunisie : sortir du coup d’État par la reconnaissance mutuelle

par Sara
Tunisie

La Tunisie ne retrouvera pas la stabilité politique tant que persistera une culture d’exclusion fondée sur des rapports à somme nulle. Depuis l’indépendance, puis après la révolution et jusqu’au coup d’État, l’histoire montre que marginaliser des acteurs politiques, sociaux ou civils conduit inexorablement à l’échec et à l’instabilité. Sortir de cette impasse exige de repenser les règles du jeu politique autour d’une reconnaissance mutuelle et d’un respect effectif de la pluralité.

De la culture de l’exclusion à la reconnaissance mutuelle

La pratique politique tunisienne a trop souvent fonctionné selon la logique du tout ou rien : ou je gagne totalement, ou mon adversaire est anéanti. Ce schéma a pris différentes formes — au nom de l’État, de la modernité, de la révolution ou même du « redressement » — et a fragilisé la construction institutionnelle.

En revanche, une culture politique moderne repose sur la capacité à reconnaître l’autre, à accepter le pluralisme et à gérer les désaccords par des règles démocratiques partagées. Il est donc nécessaire de rompre avec la diabolisation systématique des opposants et de considérer la divergence comme une richesse collective plutôt qu’une menace existentielle.

Le débat sur l’union contre l’injustice : une opportunité historique

Le questionnement actuel sur la possibilité d’une unité contre l’injustice et l’autoritarisme offre une fenêtre d’opportunité rare. Cette union ne signifie pas l’effacement des identités politiques ni l’abandon des convictions. Elle suppose au contraire la définition d’un socle minimal de valeurs et de principes permettant de rendre tout combat politique légitime et productif.

Si ce débat reste réduit à une perspective tactique — un simple front circonstanciel pour renverser une autorité — il manquera l’occasion de revoir en profondeur les fondements d’une culture politique alternative. La véritable urgence est d’engager une réflexion sur la nature de l’État, les limites du conflit politique et les règles d’un vivre-ensemble démocratique.

Les grandes familles politiques comme réalité sociale

La société tunisienne est traversée par trois grandes traditions politiques et intellectuelles : la famille constitutionnaliste, la famille islamique et la famille de gauche. Ces familles dépassent le cadre partisan et incarnent des expressions sociales et culturelles profondément enracinées.

Les tentatives d’exclusion de l’une ou l’autre de ces familles n’ont jamais permis de les effacer ; au contraire, elles ont accru la polarisation et affaibli l’État. À cet égard, des acteurs politiques ont mis en garde contre les risques d’une marginalisation systématique, soulignant qu’elle peut conduire à un conflit interne durable.

La reconnaissance mutuelle entre ces expressions politiques est donc non seulement une exigence morale, mais une condition pragmatique pour stabiliser le processus démocratique et permettre une gestion pacifique des divergences.

Leçons d’un processus démocratique entravé

Le parcours de la transition tunisienne a mis en lumière des faiblesses structurelles : prévalence des logiques partisanes étroites, tentations exclusionnaires et conflits identitaires au détriment de la construction institutionnelle. Ces dysfonctionnements ont affaibli la jeune démocratie et facilité l’action des forces antidémocratiques.

La démocratie ne se protège pas uniquement par des textes constitutionnels ou des résultats électoraux ; elle exige une culture politique qui accepte la pluralité, la rotation du pouvoir et le respect des règles du jeu. Sans cette culture, les institutions demeurent fragiles face aux crises.

Vers un consensus national sur des principes irréductibles

Pour avancer, la Tunisie a besoin d’un large consensus national sur un ensemble de principes qui ne seraient pas soumis aux aléas des rapports de force politiques. Ces principes doivent servir de cadre régulateur du conflit politique et garantir des limites claires au jeu partisan.

  • Refus de l’exclusion et reconnaissance de la pluralité politique ;
  • Engagement envers la démocratie comme mécanisme de gestion des désaccords ;
  • Protection des droits et libertés individuelles et collectives ;
  • Indépendance du pouvoir judiciaire et neutralité des institutions de l’État ;
  • Interdiction d’utiliser les institutions publiques pour régler des comptes politiques.

Ces principes doivent être traduits en engagements tangibles, proches de la force de normes constitutionnelles, car ils touchent à l’essence du contrat social et non à des rapports de force temporaires.

Sortir du coup d’État, bâtir l’avenir

Revenir de l’interruption autoritaire n’est qu’une première étape ; la véritable transformation exige la construction d’une modernité politique tunisienne fondée sur une culture commune qui n’exclut personne. Le défi est de modifier les règles du jeu pour empêcher la reproduction du même mécanisme d’exclusion qui a préparé la voie au coup d’État.

Une dynamique nouvelle est en train d’émerger dans l’espace public, composée d’acteurs issus de la société civile, de jeunes politiciens et de militants ayant tiré les leçons des errances du passé. Si elle parvient à distinguer clairement les principes intangibles des domaines du débat politique ordinaire, elle offrira une chance réelle de consolidation démocratique.

La protection de la Tunisie démocratie passe par la diffusion quotidienne d’une culture politique alternative : faire de la démocratie une pratique, de la différence une valeur et du consensus sur les principes un garde-fou contre le retour de l’autoritarisme.

source:https://www.aljazeera.net/opinions/2026/1/24/%d8%b4%d8%b1%d9%88%d8%b7-%d8%a7%d9%84%d8%ae%d8%b1%d9%88%d8%ac-%d9%85%d9%86-%d8%a7%d9%84%d8%a7%d9%86%d9%82%d9%84%d8%a7%d8%a8-%d9%81%d9%8a-%d8%aa%d9%88%d9%86%d8%b3

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