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Thaïlande : retour des dynasties et victoire conservatrice

par Sara
Thaïlande, Cambodge

La victoire nette d’Anutin Charnvirakul et du parti Bhumjaithai lors de l’élection Thaïlande de dimanche reflète autant la force des réseaux locaux que les erreurs d’une formation progressiste qui n’a pas su percer en dehors des grandes villes.

Selon un décompte non officiel annoncé par la commission électorale, Bhumjaithai approche les 190 sièges sur 500. Toutefois, la Commission électorale dispose de 60 jours pour vérifier officiellement les résultats, délai pendant lequel Anutin a déjà engagé des démarches pour former une coalition et briguer le poste de Premier ministre.

Recule des réformateurs et bilan du scrutin

Le parti progressiste, qui avait espéré capter l’électorat jeune, n’a obtenu qu’environ 118 sièges, soit des dizaines de sièges de moins qu’en 2023. Cette baisse traduit une difficulté à convaincre les électeurs ruraux du bien-fondé de leurs réformes économiques et politiques.

En conséquence, une partie des suffrages semble s’être reportée vers le camp d’Anutin, perçu comme un défenseur des intérêts de l’élite politique et économique du pays.

La politique des « Baan Yai »

Un facteur déterminant aura été le retour en force des dynasties locales, connues sous le nom de « Baan Yai » (les « grandes maisons »). Ces familles politiques, solidement implantées dans plusieurs provinces, ont uni leurs réseaux sous l’égide de Bhumjaithai et mobilisé leurs partisans le jour du vote.

Parmi les provinces concernées figurent notamment :

  • Chonburi
  • Buriram
  • Sisaket

Des allégations d’achat de voix et d’irrégularités ont émergé dans des circonscriptions serrées, mais le leader du parti progressiste, Nattaphong Ruengpanyawut, a estimé que ces pratiques n’expliquaient pas, à elles seules, l’ensemble du revers électoral. Très ému, il a présenté des excuses publiques aux militants et aux députés battus, tout en promettant de poursuivre l’engagement politique.

Clientélisme et filet de sécurité

Pour les experts, la persistance du clientélisme reste un obstacle majeur aux réformes. Khemthong Tonsakulrungruang, constitutionnaliste à l’université Chulalongkorn, souligne que dans les zones rurales, un député est souvent perçu comme un chef de clan plutôt que comme un représentant au sens civique.

« Parce que les ressources sont rares, les populations rurales ne voient pas un député comme un représentant civique… ils le voient comme un chef de clan », explique-t-il, ajoutant que ce système de patronage constitue souvent « le seul filet de sécurité » pour des familles laissées pour compte.

Héritage de 2023 et menaces juridiques

Le scrutin rappelle par certains aspects les secousses de 2023, lorsque le mouvement pro-démocratie avait surpris en emportant de nombreuses circonscriptions avant d’être affaibli par des décisions judiciaires. Le parti Move Forward, devenu ensuite le People’s Party, avait été dissous puis réorganisé, mais ses leaders de première ligne restent interdits de politique.

À peine vingt-quatre heures après la clôture du scrutin, la Commission nationale anti-corruption a transmis une pétition à la Cour suprême visant à interdire 44 députés du parti progressiste, dont Nattaphong, ce qui pourrait entraîner des bannissements définitifs et fragiliser encore la capacité de la formation à se recomposer.

Nationalisme, conflit frontalier et faible participation

Le nationalisme a également joué en faveur d’Anutin, notamment dans le sillage d’un récent conflit frontalier avec le Cambodge. Bhumjaithai s’est présenté comme le parti aux côtés de l’armée, mettant en doute la capacité de ses rivaux à protéger le territoire.

Par ailleurs, la participation a atteint un faible historique — autour de 65 % selon la commission électorale — un contexte qui favorise les votes organisés et le rôle décisif des « Baan Yai ». Prinya Thaewanarumitkul, spécialiste de la politique thaïlandaise à l’université Thammasat, rappelle que lorsque l’abstention est élevée, l’influence des réseaux bien structurés devient déterminante.

Réactions des jeunes et perspectives

De nombreux jeunes électeurs, surtout en milieu urbain, sont restés déconcertés par le résultat. Pour certains, comme Arsikin Singthong, 22 ans, résidente de Pattani, la défaite s’explique par des pratiques clientélistes : « Ces politiciens des Baan Yai achètent la pauvreté des zones rurales », dit-elle, affirmant cependant que les citadins sont désormais « réveillés » et moins enclins à se laisser acheter.

À court terme, la formation d’une coalition menée par Bhumjaithai semble inévitable. En outre, le retour des dynasties locales comme courroie de transmission du pouvoir soulève des questions sur la capacité des réformateurs à rompre avec un système ancré depuis des décennies.

source:https://www.aljazeera.com/news/2026/2/14/thai-election-sees-old-order-restored-as-political-dynasties-weigh-on

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