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    Le dysprosium : la clé chinoise dans la guerre commerciale

    France, Chine, États-Unis

    L’industrie mondiale des matières premières critiques vit actuellement une période d’incertitude, particulièrement sensible en Chine, principal acteur dans le domaine des terres rares. Traditionnellement, Pékin publie deux fois par an ses quotas d’extraction et de fusion de ces métaux indispensables à une multitude de produits, allant des brosses à dents électriques aux systèmes de guidage militaires. Alors que la première série de quotas est généralement annoncée en février et la seconde entre septembre et octobre, aucune communication officielle n’a été émise depuis le lancement, il y a près de trois mois, d’une consultation publique visant à réviser la régulation de cette industrie. En mai 2025, le silence persiste.

    Un levier stratégique dans la guerre commerciale

    Pékin est conscient de son rôle central et sait en jouer avec finesse. Alors que Donald Trump a bouleversé les échanges mondiaux avec une politique agressive de droits de douane, Xi Jinping adopte une stratégie d’attente. Selon Neha Mukherjee, analyste principale chez Benchmark Mineral Intelligence, la Chine manœuvre en fonction de la guerre commerciale avec les États-Unis, utilisant les minerais critiques, notamment les terres rares, comme un outil de pression. Ces derniers constituent une arme économique : la Chine produit près de 70 % des terres rares mondiales et assure plus de 90 % du raffinage, conférant un monopole quasi complet et la capacité d’influencer fortement le marché.

    Emmanuel Hache, économiste à IFP Energies nouvelles, compare cette situation à une carte « véhicule prioritaire » dans le jeu Mille bornes, permettant à la Chine de moduler les quantités disponibles, d’impacter les prix et de rendre certaines activités économiquement non viables, un levier fondamental pour faire plier l’administration américaine.

    Le dysprosium, métal stratégique et incontournable

    La Chine exerce déjà son pouvoir de façon progressive, imposant restrictions et quotas qui se sont intensifiés depuis 2023, notamment après l’introduction de surtaxes douanières américaines. Début avril, Pékin a renforcé le contrôle à l’exportation de sept terres rares, officiellement pour garantir qu’elles ne soient pas utilisées à des fins militaires, compliquant ainsi les procédures et rallongeant les délais.

    Cette stratégie a un impact concret : Elon Musk, dirigeant de Tesla et X, a alerté sur de probables retards dans la fabrication de ses robots humanoïdes Optimus, en raison d’une disponibilité réduite d’aimants permanents contenant des terres rares, produits à 94 % en Chine. Parmi ces éléments, le dysprosium se distingue par son importance stratégique.

    Un métal clé dans l’armement américain

    Le dysprosium, métal à l’éclat argenté, mou et malléable, se caractérise par ses propriétés magnétiques exceptionnelles. Incorporé en petites quantités dans les aimants permanents, il améliore leur résistance aux hautes températures, un atout essentiel dans les équipements militaires de pointe. On estime qu’un avion de chasse F-35 américain contient environ 416 kilos de radars intégrant des aimants permanents à base de terres rares et de dysprosium.

    Cette dépendance est une faiblesse pour les États-Unis, qui cherchent activement à diversifier leurs sources d’approvisionnement, ce qui explique leurs ambitions dans des zones riches en ressources comme le Groenland, ou à travers des accords miniers avec l’Ukraine, voire l’exploitation des fonds marins internationaux.

    Applications civiles et technologiques

    Au-delà du secteur militaire, le dysprosium est indispensable dans trois domaines majeurs :

    • La transition énergétique, notamment pour la fabrication des turbines d’éoliennes et les batteries des véhicules électriques.
    • Le secteur médical, pour les appareils d’IRM et les scanners.
    • La technologie, avec les disques durs et la robotique.

    Alors que la Chine pourrait suspendre ses exportations, la recherche de substitutions est en cours, mais rien de viable à court terme, souligne Emmanuel Hache.

    De tous les métaux, le dysprosium est le plus critique.

    De tous les métaux, le dysprosium est le plus critique.
    © Lucile Laurent / L’Express

    Un défi géostratégique et environnemental

    Emilie Janots, maîtresse de conférences à l’Institut des sciences de la Terre, met en garde : compenser le dysprosium par un autre métal contrôlé par la Chine ne résoudrait pas la problématique. Une alternative radicale serait d’éliminer l’utilisation du dysprosium dans les aimants permanents, ce qui réduirait la performance et la durabilité des radars et éoliennes. Actuellement, ses propriétés uniques le rendent irremplaçable, représentant ainsi une carte maîtresse dans les mains de Pékin, un avantage acquis au fil du temps.

    Une découverte française au cœur des terres rares

    Contrairement à leur nom, les terres rares sont relativement abondantes dans la croûte terrestre. Les États-Unis ont longtemps dominé leur exploitation via la mine de Mountain Pass en Californie, principale source mondiale des années 1960 aux années 1990. La France a également marqué l’histoire : le dysprosium y a été découvert en 1886 par le chimiste Paul-Emile Lecoq de Boisbaudran, qui avait isolé auparavant le samarium, un autre élément critique pour les réacteurs nucléaires.

    Georges Urbain, de son côté, a fondé le premier laboratoire dédié aux terres rares à l’École nationale supérieure de chimie de Paris dans les années 1930, contribuant à l’émergence d’une filière de raffinage prospère sur le territoire français.

    Le raffinage, processus complexe nécessitant de la chimie avancée, consiste à séparer les éléments naturellement mélangés dans les minerais. Patrice Christmann, chercheur indépendant, explique que le dysprosium ne représente qu’environ 0,5 % de ce mélange.

    Le rôle de Rhône-Poulenc

    Rhône-Poulenc, avant de devenir Rhodia puis de fusionner avec Solvay, dominait autrefois ce secteur. Dans les années 1980, son usine de La Rochelle raffinait annuellement entre 8 000 et 10 000 tonnes de terres rares, soit la moitié du marché mondial. Ce leadership a rapidement décliné, laissant place à la montée en puissance méthodique de la Chine.

    L’essor chinois sous Deng Xiaoping

    Deng Xiaoping, dirigeant chinois emblématique du dernier quart du XXe siècle, a anticipé l’importance stratégique des terres rares. Il a progressivement contrôlé l’intégralité de la chaîne de valeur, depuis l’exploitation minière jusqu’au raffinage, égalant rapidement le savoir-faire français. L’Occident a toléré cette domination, d’abord pour des raisons économiques liées au faible coût de production, mais aussi pour des questions environnementales, le raffinage polluant lourdement à l’étranger.

    Le slogan de Deng restait clair : « Le Moyen-Orient a son pétrole, la Chine a ses terres rares ». La reprise en main s’est accentuée avec le rachat de Magnequench, une société américaine spécialisée dans les aimants permanents, par des proches du leader chinois. Cette entreprise fournissait notamment le Pentagone. La fermeture de l’usine originelle en Indiana en 2006 a symbolisé ce transfert industriel, renforçant le contrôle chinois sur le raffinage des terres rares lourdes, achevé en 2023 avec la fermeture en raison d’un litige fiscal de la dernière raffinerie vietnamienne indépendante.

    La Chine dispose d'un monopole sur ce métal particulièrement critique.

    La Chine dispose d’un monopole sur ce métal particulièrement critique.
    © Lucile Laurent / L’Express

    Un électrochoc géopolitique et des réactions internationales

    L’affaire Magnequench a longtemps laissé des traces aux États-Unis, mais c’est un incident en 2010 qui a véritablement fait prendre conscience des enjeux : l’arrestation d’un capitaine chinois de chalutier près des îles Senkaku, revendiquées par la Chine, a provoqué une crise diplomatique et alimenté les craintes d’un embargo des terres rares par Pékin.

    En réponse, la Commission européenne a mis en place dès 2011 un groupe d’experts, Erecon, pour étudier les métaux rares et a actualisé régulièrement la liste des matières premières critiques. Le _Critical Raw Material Act_ de 2023 fixe des objectifs ambitieux pour l’Union européenne : produire 10 % de ses besoins annuels en extraction, 40 % en transformation, et recycler 25 %.

    En mars 2025, la Commission a dévoilé 47 projets prioritaires d’exploitation de terres rares et matériaux stratégiques, dont huit en France. Néanmoins, les obstacles sont nombreux : il faut en moyenne une décennie entre la découverte et l’exploitation d’un gisement, et les investissements nécessaires sont colossaux.

    Relance des anciennes puissances minières

    Malgré ces défis, des initiatives renaissent. Aux États-Unis, la mine de Mountain Pass a repris son activité, et la société MP Materials transforme désormais ses oxydes en aimants. En France, Solvay à La Rochelle a inauguré une ligne de production dédiée aux terres rares pour les aimants permanents, visant à couvrir 30 % de la demande européenne.

    Par ailleurs, Carester, nouvel acteur basé à Lacq près de Pau, se lance dans le recyclage et le raffinage de terres rares lourdes, dont le dysprosium, avec une usine prévue pour fin 2026. Cette installation sera la première hors de Chine de cette taille, capable de fournir environ 15 % des besoins mondiaux.

    Frédéric Carencotte, dirigeant de Carester, souligne l’intérêt grandissant des constructeurs automobiles comme Stellantis, tandis que Patrice Christmann rappelle que l’Europe conserve des compétences technologiques majeures en minier, métallurgie et recyclage. Toutefois, le retard est considérable et la dépendance envers Pékin demeure forte.

    Guillaume Pitron, journaliste spécialisé, conclut : « Soyons réalistes, nous continuerons à nous fournir encore longtemps en dysprosium et en aimants permanents auprès de Pékin. »

    source:https://www.lexpress.fr/environnement/terres-rares-le-dysprosium-la-carte-invisible-de-la-chine-dans-la-guerre-commerciale-C3WSDSFFLNEJ7JOXUAXHVUDGEU/

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