À l’heure où les frappes israélo-américaines visent de plus en plus les infrastructures souterraines de la République islamique, une question domine désormais l’analyse militaire : les stocks de missiles iraniens sont-ils encore suffisants pour soutenir une guerre prolongée contre Israël ? Malgré les bombardements, les destructions de dépôts et les frappes sur les plateformes de lancement, Téhéran continue de tirer, avec une cadence irrégulière mais persistante.
Le 28 février dernier, les États-Unis et Israël ont ainsi mené des attaques conjointes contre plusieurs sites iraniens, dont un complexe lié au guide suprême Ali Khamenei, officiellement annoncé mort dans l’opération. Selon le Commandement central américain, un bombardier stratégique B-2 Spirit a participé à une seconde vague nocturne, après une première frappe lancée vers 9 heures du matin. L’appareil visait des dépôts de missiles enterrés, confirmant l’entrée dans une phase où la guerre se joue aussi sous terre.
Ce type d’opération illustre la difficulté à atteindre les stocks de missiles iraniens. Le B-2, capable de parcourir plus de 11 000 kilomètres depuis sa base du Missouri et d’emporter plus de 20 tonnes d’armement, a été mobilisé avec la bombe GBU-57, conçue pour percer les fortifications jusqu’à environ 60 mètres de profondeur. Même pour Washington, cela reste un signal fort : frapper les capacités souterraines iraniennes relève de l’option extrême.
Dans cette guerre, le programme balistique iranien est devenu un enjeu central. Les missiles ne servent pas seulement à riposter ; ils incarnent la capacité de survie stratégique de Téhéran. C’est aussi pour cette raison que l’Iran cherche à préserver ses moyens de lancement et à étaler ses salves dans le temps, plutôt qu’à épuiser ses réserves dans les premiers jours du conflit.
Une capacité qui ne se résume pas aux seuls stocks
Pour Téhéran, tenir dans la durée passe d’abord par la continuité des tirs. L’objectif est clair : montrer que les États-Unis et Israël ne parviennent pas à neutraliser la réponse iranienne. Dans cette logique, la question n’est pas seulement de savoir combien de missiles restent en réserve, mais si l’Iran peut encore produire, déplacer, cacher et relancer sa chaîne balistique.
Plusieurs analystes ont relevé une baisse du rythme des tirs lors des derniers jours de la guerre de douze jours en juin, ainsi qu’une variation similaire dans le conflit actuel. Mais interpréter cette baisse comme un effondrement de la puissance iranienne serait trompeur. Selon plusieurs évaluations, Téhéran organiserait surtout ses lancements, en privilégiant les missiles les plus sophistiqués et les cibles les plus sensibles, afin d’étirer sa capacité de feu le plus longtemps possible.
En réalité, la machine balistique iranienne ne repose pas uniquement sur ses stocks de missiles. Elle comprend aussi des usines de production, des sites de fabrication de carburant solide et des plateformes de lancement. Depuis des années, l’Iran a protégé cette architecture en la dispersant, en l’enfouissant et en la rendant plus difficile à détecter.
En mars 2025, Téhéran a même dévoilé ce qu’il appelle des “villes de missiles”, des installations souterraines destinées à produire et à lancer des missiles balistiques. D’autres bases du même type avaient déjà été révélées auparavant. L’ancien chef des forces aérospatiales du Corps des gardiens de la révolution, Amir Ali Hajizadeh, a un jour affirmé qu’il faudrait deux ans pour dévoiler toutes ces installations si une base était annoncée toutes les deux semaines.
Des sites enterrés et difficilement neutralisables
Ces bases abritent certains des missiles iraniens les plus avancés, notamment les Khaybar Shekan, Qader, Haj Qassem, Sejjil et Emad, avec des portées allant d’environ 1 300 à 2 200 kilomètres. Tous peuvent atteindre Israël. Certaines estimations avancent que ces abris pourraient contenir des milliers de missiles, avec des structures enfouies jusqu’à 500 mètres sous terre, ce qui les rend particulièrement résistantes aux frappes conventionnelles.
Autre élément important : ces “villes” disposeraient de plusieurs accès. Autrement dit, la destruction d’un tunnel ou d’une entrée ne suffirait pas à mettre hors service l’ensemble du site. Cette conception rend la neutralisation totale extrêmement complexe, même pour des armées disposant de capacités aériennes et satellitaires avancées.
La protection de ces infrastructures, combinée à la dissimulation des rampes et à la continuité industrielle, a donné au programme balistique iranien une forte résilience. Des évaluations américaines récentes ont ainsi estimé que l’Iran conservait encore environ la moitié de ses capacités de missiles et des milliers de drones après plus d’un mois de guerre, tout en étant capable de reconstruire en quelques heures des plateformes de lancement et des fortifications endommagées.
Une guerre de destruction… et de reconstruction
La guerre de juin 2025 a offert un aperçu concret de cette résilience. Selon des responsables israéliens cités par plusieurs médias, l’Iran aurait perdu environ la moitié de ses plateformes de lancement, voire plus des deux tiers selon d’autres estimations. Dans le même temps, le stock de missiles balistiques aurait reculé de 2 500 à 1 500 unités.
Israël affirme avoir détruit près de 293 lanceurs, dont 90 enfouis dans des abris. Les sites de production de carburant solide ont également été touchés, avec 12 installations visées sur 20 identifiées. Cela explique en partie la baisse du volume de tirs iraniens au cours du conflit, même si l’ampleur réelle des pertes reste sujette à débat.
Des centres de recherche israéliens ont toutefois souligné que les frappes ont surtout détruit les structures de surface, tandis que les infrastructures souterraines sont restées largement intactes. Dans cette lecture, les dommages ont été sévères pour les mélangeurs de carburant solide et les ateliers visibles, mais les installations profondes ont continué à fonctionner ou ont pu être rapidement remises en état.
L’essentiel, pour Téhéran, a été de réparer vite. Dès septembre, des images satellites et des analyses ouvertes ont montré des travaux de restauration et de nouvelles constructions à Parshin et Shahrud, deux sites associés à la production de carburant solide. Selon un rapport publié à la même période, l’Iran produirait entre 163 et 217 missiles par mois. D’autres estimations ont même soutenu qu’il avait reconstitué sa capacité industrielle complète dès décembre 2025.
Le rôle clé des lanceurs mobiles
La solidité du dispositif iranien tient aussi à son mode d’emploi. L’Iran privilégie les véhicules de lancement mobiles, bien qu’il soit également capable de tirer depuis des positions fixes, des silos, voire des sous-marins dans certains cas. Ce choix offre une marge de manœuvre nettement supérieure.
Un lanceur mobile peut changer d’emplacement, se disperser et se fondre plus facilement dans le terrain. Il devient donc plus difficile à repérer par les avions de reconnaissance et les satellites chargés de surveiller les mouvements militaires sur le territoire iranien. À l’inverse, une base fixe est vulnérable dès lors que son emplacement a été identifié.
Dans cette configuration, perdre des lanceurs peut être plus pénalisant que perdre des missiles eux-mêmes. L’Iran utilise en outre des véhicules souvent dérivés d’usages civils, moins coûteux et plus faciles à remplacer. Une étude de l’US Naval War College estime d’ailleurs que la destruction d’une partie de ces plateformes n’aurait qu’un effet stratégique limité à long terme, tant elles peuvent être reconstituées.
Les autorités israéliennes ont affirmé avoir détruit la moitié des lanceurs iraniens au début de la guerre actuelle. Mais ces chiffres restent contestés, d’autant que les bilans de guerre tendent souvent à être amplifiés des deux côtés. L’Iran, de son côté, aurait aussi eu recours à des lanceurs factices pour tromper les frappes et détourner l’attention des véritables équipements.
Le soutien discret de Moscou et Pékin
Dans sa phase de reconstruction, l’Iran mise de plus en plus sur les missiles à propergol solide, comme les Fateh-110 et Zolfaghar. Leur principal avantage est opérationnel : ils sont plus rapides à préparer et donc plus difficiles à détecter avant le tir. Cette orientation rend d’autant plus cruciale l’approvisionnement en composants et en équipements spécialisés.
Plusieurs rapports de renseignement occidentaux évoquent à ce sujet des aides venues de Russie et de Chine, malgré les sanctions internationales. Des services européens ont notamment détecté l’arrivée de perchlorate de sodium, un composant essentiel du carburant solide, au port de Bandar Abbas en septembre dernier. Selon certaines informations, l’Iran aurait aussi reçu 2 000 tonnes de cette substance en provenance de Chine après la guerre de douze jours.
En novembre 2025, la marine américaine a par ailleurs intercepté un navire iranien dans l’océan Indien, soupçonné de transporter du matériel nécessaire à la production de carburant solide. Il pourrait s’agir de mélangeurs planétaires, des équipements indispensables dans cette industrie, comparables par leur importance aux centrifugeuses utilisées dans l’enrichissement de l’uranium.
Le manque de ces machines reste l’un des principaux obstacles à la reconstitution rapide du programme balistique iranien. Sans elles, les autorités doivent recourir à des méthodes plus rudimentaires, plus longues et moins efficaces. Si les livraisons étrangères se poursuivent, elles pourraient prolonger la capacité de Téhéran à lancer des missiles à un rythme soutenu.
Une stratégie pensée pour durer
Au-delà des chiffres, la stratégie iranienne repose sur une lecture particulière du conflit. Pour Téhéran, la victoire ne consiste pas à vaincre militairement Israël ou les États-Unis, mais à survivre plus longtemps qu’eux ne l’avaient prévu. Si l’ennemi échoue à détruire l’arsenal ou à imposer un changement de régime, l’objectif politique iranien est atteint.
L’Iran mise pour cela sur une forme de résilience asymétrique : absorber le premier choc, laisser l’adversaire engager une partie importante de ses moyens, puis prolonger la confrontation jusqu’à l’épuisement. Cette logique s’apparente à une stratégie d’usure, dans laquelle le temps devient une arme au moins aussi importante que les missiles eux-mêmes.
Les drones iraniens, peu coûteux et nombreux, participent à cette logique de saturation. Face à eux, les systèmes de défense aérienne israéliens et américains reposent sur des intercepteurs très sophistiqués, mais aussi très chers. Un seul missile THAAD coûte environ 12,8 millions de dollars, tandis qu’un Patriot tourne autour de 5 millions de dollars l’unité. Le déséquilibre des coûts est donc considérable.
C’est précisément là que se joue la guerre des stocks de missiles iraniens. Cette guerre concerne autant les réserves de Téhéran que les stocks d’intercepteurs de ses adversaires. Tant que l’Iran peut continuer à tirer et à produire, il oblige Israël et les États-Unis à dépenser beaucoup pour chaque interception, ce qui pèse sur la durée du conflit.
Le vrai enjeu : tenir plus longtemps que l’adversaire
Alors que la guerre approche de sa sixième semaine, les missiles iraniens n’ont pas cessé de voler malgré les bombardements massifs visant les dépôts et les usines. Cela laisse penser que Téhéran conserve bel et bien un stock important, capable de soutenir un conflit prolongé si les conditions s’y prêtent. Le problème n’est donc pas seulement d’avoir des missiles, mais de pouvoir les utiliser dans le temps.
Il est possible aussi que la baisse du nombre de tirs soit volontaire. En économisant ses stocks de missiles iraniens, Téhéran chercherait à garder une réserve suffisante si le conflit se prolonge. Washington et Tel-Aviv avaient parié sur une guerre rapide ; l’Iran, lui, semble vouloir transformer l’affrontement en guerre d’usure, longue, lente et coûteuse pour ses ennemis comme pour la région.