Dans le nord des Philippines, la présence de blindés, de drones et de soldats américains est devenue une scène familière. Mais pour le père Arvin Mangrubang, prêtre de l’Église indépendante philippine, cette normalité apparente cache une inquiétude plus profonde : celle d’un conflit qui se rapproche à mesure que s’intensifient les exercices militaires US-Philippines.
Au début du mois, sur une route de la province d’Ilocos Norte, il a croisé une colonne de véhicules blindés et de camions transportant des militaires américains. « Cela rend les choses si normales ici : l’armée, la menace de guerre », a-t-il confié. Dans cette province côtière tournée vers la mer de Chine méridionale et située à seulement 345 kilomètres de Taïwan, la démonstration de force est devenue récurrente.
Une région sous pression militaire permanente
Ilocos Norte accueille régulièrement des manœuvres de grande ampleur dans le cadre des exercices conjoints Balikatan, les plus importants entre Washington et Manille. Si les troupes américaines sont visibles toute l’année, leur activité s’intensifie surtout pendant les mois d’avril et de mai, lorsque les manœuvres atteignent leur point culminant.
Pour les habitants, ces opérations transforment un simple rappel de tensions régionales en une menace concrète. Le bruit des tirs, la présence de chars et les passages répétés de matériel militaire entretiennent un climat d’angoisse, en particulier dans les zones proches des sites d’entraînement.
Cette année, Balikatan a réuni plus de 17 000 militaires, un record, issus des Philippines et de six pays partenaires. Les États-Unis en ont fourni la plus grande part, avec quelque 10 000 soldats, aux côtés de contingents venus du Canada, du Japon, de l’Australie, de la France et de la Nouvelle-Zélande.
Des critiques sur le rôle stratégique attribué à Manille
Pour plusieurs analystes et militants, ces exercices dépassent largement la logique défensive. Ils y voient un signal adressé à la Chine, principal rival stratégique des États-Unis en Asie, au moment où Washington est également engagé dans une guerre contre l’Iran.
Raymond Palatino, secrétaire général de la coalition Bayan, estime que les Philippines doivent prendre leurs distances avec la planification militaire américaine, en commençant par mettre fin aux exercices conjoints. Selon lui, ces manœuvres « ouvrent la voie à la machine de guerre américaine » et étendent sa portée, de l’Asie occidentale à la mer des Philippines occidentales.
Des manifestants ont ainsi protesté à Manille devant le siège des forces armées philippines et l’ambassade des États-Unis, au moment même où débutaient les manœuvres. Bayan affirme que la présence militaire américaine augmente le risque que le pays devienne une cible en cas d’escalade avec les adversaires de Washington.
Washington défend une posture de dissuasion
Les autorités militaires philippines rejettent cette lecture. Le général Francisco Lorenzo Jr, directeur local des exercices Balikatan, a estimé que la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran n’avait aucun rapport avec les opérations aux Philippines. Son homologue américain a, de son côté, affirmé que les manœuvres ne visaient personne, en particulier pas la Chine.
Marco Valbuena, porte-parole du Parti communiste des Philippines, qui dirige une guérilla dans les campagnes du pays, a qualifié les discours sur le caractère défensif de Balikatan de « pure baliverne ». Selon lui, ces exercices renforcent l’emprise militaire américaine sur l’archipel et en font une plateforme de projection de force en Asie.
Il a également affirmé que les opérations internes contre l’insurrection restent un volet important de l’agenda américain, accusant des officiers des États-Unis de participer à des postes de commandement tactique de l’armée philippine lors des opérations contre la Nouvelle Armée du peuple.
Des exercices qui se rapprochent d’une répétition de guerre
Les Philippines sont aujourd’hui le principal bénéficiaire de l’aide militaire américaine dans la région Asie-Pacifique. Entre 2015 et 2022, Washington a fourni plus de 1,14 milliard de dollars d’équipements et de programmes de formation, en plus de centaines d’escales navales et de plus d’un millier d’échanges militaires avec les forces locales.
En décembre 2025, le Congrès américain a approuvé une enveloppe de 2,5 milliards de dollars d’aide à la sécurité pour les Philippines jusqu’en 2030. Pour le professeur Renato De Castro, de l’université De La Salle à Manille, les Balikatan de cette année ont envoyé un double message : montrer que les États-Unis peuvent déployer des forces simultanément au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est.
Le professeur Roland Simbulan, spécialiste des relations entre Washington et Manille, estime pour sa part que les installations américaines aux Philippines sont devenues essentielles pour le ravitaillement, les réparations, les communications et le renseignement. Il décrit même l’archipel comme les « yeux, les oreilles et le cerveau » des États-Unis dans la région.
Présence américaine renforcée et inquiétudes locales
Depuis l’accord de coopération renforcée en matière de défense signé en 2014, les États-Unis peuvent ravitailler leurs navires dans des ports philippins. Ils disposent déjà d’un important point de ravitaillement à Subic Bay, et des projets évoquent aussi l’installation d’une nouvelle base dans le sud de l’archipel.
Les exercices ont également changé de nature. Selon Renato De Castro, ils sont désormais davantage orientés vers la défense extérieure que vers la sécurité intérieure. Il s’agit, dit-il, de « huiler la machine » de guerre et de la répéter avec des alliés, au premier rang desquels les États-Unis et le Japon.
Le 6 mai, les forces américaines et philippines ont pour la première fois lancé un missile Tomahawk dans le cadre des manœuvres, un tir qui a parcouru environ 600 kilomètres. Cette démonstration a suscité la critique de parlementaires opposés au gouvernement, qui accusent les Philippines de devenir un terrain d’essai pour des armes utilisées dans d’autres conflits.
Pêcheurs privés d’activité et zones côtières restreintes
Sur le terrain, les conséquences sont immédiates pour les communautés locales. Dans plusieurs provinces, notamment à Zambales, Palawan et Ilocos Norte, les exercices ont entraîné des restrictions de navigation, parfois avec des zones interdites à la mer pendant plusieurs jours.
Ronnel Arambulo, de l’organisation Pamalakaya, qui représente les petits pêcheurs, estime que ces mesures pénalisent durement des familles déjà fragilisées par la hausse des prix de l’énergie. À Subic Bay, environ 4 800 pêcheurs seraient affectés, selon les chiffres de son groupe.
Hilda Reyes, responsable locale dans la municipalité de San Antonio, à Zambales, affirme que beaucoup de pêcheurs hésitent à sortir en mer, même lorsque l’armée leur accorde quelques heures d’accès par jour. Le risque d’être pris dans d’éventuels tirs croisés suffit à les dissuader.
Au-delà des pêcheurs, de nombreux habitants vivant de petits emplois informels disent aussi subir les effets de ces exercices, dans des régions où les revenus restent précaires.
La Chine répond par ses propres démonstrations
Alors que les liens entre Manille et Washington se renforcent, les tensions avec Pékin demeurent vives en mer de Chine méridionale. Les deux pays se disputent toujours des zones maritimes stratégiques, malgré la victoire juridique obtenue par les Philippines en 2016 devant la Cour permanente d’arbitrage de La Haye.
La Chine continue de revendiquer la souveraineté sur la majeure partie des eaux contestées et multiplie les incidents avec les Philippines. Quelques jours après le début des Balikatan, le commandement sud chinois a organisé ses propres exercices de tir réel à l’est de l’archipel de Luçon.
Pékin a justifié ces manœuvres par la nécessité de « sauvegarder la souveraineté nationale ». Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Guo Jiakun, a aussi mis en garde contre l’introduction de forces extérieures dans la région, estimant qu’elle risquait d’alimenter la division et la confrontation.
Dans un contexte de rivalités accrues entre grandes puissances, les exercices militaires US-Philippines apparaissent ainsi comme bien plus qu’une simple coopération de défense. Pour les habitants des zones concernées, ils incarnent surtout la possibilité très concrète d’un conflit régional dont les premières conséquences se font déjà sentir.
