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    Protectionnisme négocié en Europe : une réponse à Trump

    France, États-Unis

    En déclenchant une guerre commerciale mondiale le 2 avril dernier, Donald Trump a profondément remis en question le fonctionnement de la mondialisation et des échanges commerciaux. Ce retour brutal du protectionnisme menace non seulement l’économie américaine, mais aussi la croissance globale. Pourtant, selon Léo Charles, économiste à l’université Rennes 2, cette crise représente une opportunité pour l’Europe de repenser sa stratégie économique en adoptant un protectionnisme ciblé, planifié et négocié afin de renforcer son industrie et répondre à ses besoins, notamment écologiques.

    Portrait de Léo Charles, économiste à l’Université Rennes 2

    Donald Trump, un protectionnisme néomercantiliste

    Le protectionnisme est un terme aux significations multiples, pouvant désigner des mesures comme les droits de douane, les normes ou les quotas, ou encore une politique visant à protéger des industries nationales. Léo Charles souligne que ces deux dimensions ne sont pas toujours liées : un droit de douane seul ne crée ni emplois ni industrie, et peut servir des objectifs très différents.

    Selon lui, la politique de Trump s’inscrit dans une logique néomercantiliste qui cherche à maximiser les exportations et à minimiser les importations afin de générer des excédents commerciaux. Cette approche repose sur une focalisation exclusive sur la réduction des déficits commerciaux, supposant que cela renforcera l’économie américaine. Les droits de douane deviennent ainsi un outil d’affirmation de la puissance des États-Unis dans la mondialisation.

    En revanche, le protectionnisme défendu par Léo Charles est réfléchi, planifié et ciblé, avec pour objectif de promouvoir l’emploi et le développement industriel national.

    Les contours d’une politique protectionniste efficace

    Une bonne politique protectionniste associe l’application de mesures restrictives sur les importations à un accompagnement stratégique des entreprises grâce à des aides ciblées et conditionnées, tout en soutenant la demande intérieure. L’objectif est de réindustrialiser ou de protéger des secteurs émergents pour leur permettre de grandir avant d’affronter la concurrence mondiale.

    Historiquement, tous les pays industrialisés ont utilisé cette stratégie pour se développer, démontrant son efficacité sur le long terme.

    Le libre-échange, une construction américaine

    La charte de La Havane de 1948, sous l’égide des Nations unies, visait à réguler le commerce international sur la base de la coopération entre nations, pour favoriser l’emploi et la croissance dans chaque pays. Les États-Unis ont refusé de la signer, préférant imposer le libre-échange à travers le Gatt, devenu aujourd’hui l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui promeut l’ouverture des frontières.

    À l’époque, les États-Unis, dominateurs technologiques et économiques, avaient intérêt à encourager ce modèle pour conserver leur avantage en exportant des produits à forte valeur ajoutée et en imposant leurs normes aux autres pays. Ce système maintient une répartition inégale des parts du marché mondial, au détriment des pays en développement.

    Léo Charles parle de « parasitisme symbiotique », désignant une relation commerciale où seule une partie bénéficie, alors qu’un protectionnisme négocié pourrait instaurer un échange mutuellement avantageux, ou « mutualisme symbiotique ».

    Protectionnisme et défis contemporains

    Face aux défis du changement climatique et de la révolution numérique, notamment l’intelligence artificielle, les pays développés ont tout intérêt à adopter un protectionnisme ciblé pour développer des industries vertes et innovantes. Joe Biden a amorcé cette tendance avec le soutien à l’industrie des véhicules électriques et la relocalisation des semi-conducteurs grâce au Chips and Science Act, qui subventionne et protège cette industrie des importations.

    En Europe, la crise du Covid-19 a révélé la perte de souveraineté industrielle et la dépendance aux importations. Une politique protectionniste permettrait de reconstruire une base industrielle solide et autonome.

    Une nouvelle stratégie européenne face au protectionnisme américain

    La réponse de l’Union européenne à la guerre commerciale lancée par Donald Trump a été de chercher de nouveaux partenaires commerciaux tout en préparant une riposte. Toutefois, Léo Charles estime que l’UE devrait profiter de cette crise pour changer de modèle et se recentrer sur son propre marché intérieur, lâchant la dépendance excessive aux exportations.

    Il propose une approche collective et démocratique pour définir les productions nécessaires selon les besoins européens, en privilégiant la fabrication locale dès que possible. Cette idée s’inspire de John Maynard Keynes qui recommandait de produire chez soi « chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible ». Pour les secteurs impossibles à développer localement, les importations continueraient.

    Le protectionnisme négocié : une histoire à réinventer

    L’histoire montre qu’à la fin du XIXe siècle, un protectionnisme négocié s’est mis en place via des traités commerciaux définissant des grilles tarifaires sectorielles, permettant à chaque pays de protéger ses industries stratégiques en accord avec les autres.

    Contrairement à la politique unilatérale de Trump, ce modèle réduit les incertitudes pour les entreprises et favorise un développement industriel planifié. Fait surprenant, ce protectionnisme négocié était poussé par les entreprises exportatrices elles-mêmes, qui souhaitaient davantage de visibilité pour leurs investissements.

    Toutefois, la tentative de régulation au sortir de la Seconde Guerre mondiale via la charte de La Havane a échoué, et la mondialisation néolibérale a renforcé la suprématie du libre-échange, au point que beaucoup croient qu’aucune alternative n’est possible. Pourtant, un changement de modèle est envisageable, porté par un bloc social favorable à une relocalisation industrielle verte, des circuits courts et la création d’emplois locaux.

    Protectionnisme et lutte contre l’évasion fiscale

    La mondialisation financière crée une concurrence fiscale entre pays qui pousse à diminuer les impôts des grandes entreprises et des plus riches, fragilisant ainsi les ressources publiques et les services. Un protectionnisme négocié pourrait supprimer cette course, permettant à chaque État de fixer librement ses règles fiscales et sociales.

    Les aides aux entreprises pourraient être conditionnées au paiement effectif des impôts en France et à l’utilisation d’intrants locaux, favorisant la souveraineté économique et sociale. Cette politique impliquerait de ne pas craindre le bras de fer avec les multinationales et les élites fiscales.

    Un défi face aux multinationales et aux risques inflationnistes

    À court terme, il est difficile de se passer des géants technologiques tels que Google. C’est pourquoi un protectionnisme efficace doit être planifié, en développant d’abord des alternatives européennes avant d’imposer des restrictions commerciales.

    Concernant l’inflation potentielle liée aux droits de douane et à la relocalisation des productions vers des pays à coûts salariaux plus élevés, Léo Charles rappelle que les prix bas des produits importés masquent souvent des coûts sociaux et environnementaux considérables, incluant pollution, normes sociales laxistes, travail des enfants, voire esclavagisme.

    Nos normes ont un coût que les consommateurs pourraient accepter si ceux-ci sont accompagnés. La France distribue environ 200 milliards d’euros d’aides aux entreprises chaque année, souvent sans condition. Réorienter ces aides pour soutenir le pouvoir d’achat et encourager les entreprises créant de l’emploi, maîtrisant leurs marges et limitant la hausse des prix permettrait de contenir la pression inflationniste.

    Ainsi, les effets négatifs d’une politique protectionniste sont potentiellement plus facilement maîtrisables que ceux du libre-échange actuel.

    source:https://www.alternatives-economiques.fr/leo-charles-a-loppose-de-trump-developpons-europe-un-protection/00114861

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