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Victimes de Jammeh exigent une justice au-delà des réparations

par Sara
Gambie, Guinée équatoriale, Suisse, Allemagne, États-Unis

À Kanifing, dans la banlieue de Banjul, Yusupha Mbye passe ses journées dans une chaise roulante, poussé par sa mère qui craint de mourir avant de voir ceux qui l’ont blessé traduits en justice. Blessé à 17 ans lors d’une répression estudiantine en avril 2000, il vit depuis avec une lésion définitive de la moelle épinière et estime que les compensations financières ne suffisent pas : « Il n’y aura pas de vraie justice tant que Jammeh vit confortablement à l’étranger », confie-t-il.

Une nation face à son passé

Yahya Jammeh a dirigé la Gambie de 1994 à 2017, période au cours de laquelle son régime est accusé d’exactions massives : exécutions extrajudiciaires, tortures, violences sexuelles et disparitions forcées. Après son départ en exil, la Truth, Reconciliation and Reparations Commission (TRRC) a documenté des milliers de violations et formulé des recommandations étendues, incluant à la fois réparations et poursuites pénales.

Pour mettre en œuvre ces recommandations, l’État a ensuite créé une Commission des réparations qui a commencé à verser des indemnités pour les abus commis entre 1994 et 2017. Le gouvernement a prévu une enveloppe de 40 millions de dalasis sur cinq ans pour financer le programme.

Des familles marquées par la perte

Pour de nombreux proches, l’argent n’efface pas la douleur ni le vide laissé par des proches tués ou disparus. Mamudou Sillah raconte que son frère Amadou, exécuté en 1994 après avoir été faussement accusé de complot, était le pilier de la famille. Trente-deux ans plus tard, la blessure demeure vive et la stigmatisation subie après l’exécution a contrainte la famille à quitter son village d’origine.

La TRRC a reconnu qu’Amadou n’était pas impliqué et la famille a perçu 600 000 dalasis dans le cadre des réparations initiales, mais pour Mamudou la priorité reste la tenue d’un procès : « Nous voulons que Jammeh et tous ceux qui ont ordonné la mort de mon frère rendent des comptes. »

Des réparations sans véritable clôture

Beaucoup de victimes reçoivent des paiements partiels ou temporaires sans les services médicaux essentiels. Yusupha Mbye avait rendu un versement symbolique de la TRRC en 2020, jugeant qu’un montant dérisoire ne remplaçait pas les soins nécessaires. Il attend toujours un traitement spécialisé, notamment une intervention sur la colonne vertébrale, malgré des promesses présidentielles restées lettre morte.

Ainsi, même lorsque des indemnités sont versées, l’absence d’accompagnement médical, psychologique et d’un dialogue transparent fait craindre que les réparations ne demeurent qu’une transaction financière, loin d’offrir une reconstruction digne aux victimes.

Quand la justice arrive trop tard

Plusieurs victimes n’ont pas survécu aux délais des procédures. Des détenus politiques torturés ou tués sous Jammeh n’ont pas vu la lumière de la justice. Des proches comme Olufemi Peters rappellent que « rien ne ramènera leur père », et que seule la tenue de procès peut apporter une forme de réparation morale.

Le centre gambien pour les victimes déplore que plus d’une dizaine de personnes concernées par les enquêtes soient mortes en attendant des réponses. Les ayants droit peuvent toutefois percevoir des compensations à la place des victimes décédées, selon les instances officielles.

La difficile poursuite de Jammeh

Juguler l’impunité implique de surmonter des obstacles juridiques et diplomatiques. Jammeh vit en exil en Guinée équatoriale, hors de portée des tribunaux nationaux gambiens, mais il demeure la cible de mécanismes de responsabilité grandissants.

  • En 2024, la Gambie a créé un Bureau du Procureur spécial et des mécanismes d’accountability pour poursuivre les crimes identifiés par la TRRC.
  • Un tribunal spécial hybride, associant juges nationaux et internationaux, est en cours de mise en place avec le soutien de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), afin d’assurer des procès crédibles si Jammeh revenait au pays.
  • Sur le plan international, des condamnations ont déjà eu lieu : en Suisse, l’ancien ministre de l’Intérieur Ousman Sonko a été condamné à vingt ans de prison pour torture, et des membres des unités répressives de Jammeh ont été poursuivis et condamnés en Allemagne et aux États-Unis.

Ces avancées redonnent de l’espoir aux survivants, mais nombre d’entre eux insistent pour que « justice pour victimes de Jammeh » ne soit pas qu’un slogan : ils réclament des procès effectifs, transparents et respectueux des droits des victimes.

L’attente continue

Selon la Commission des réparations, 1 009 personnes ont été identifiées comme éligibles. À ce jour, 248 ont reçu une indemnisation complète et 707 des paiements partiels. Pourtant, des familles restent sans réponses, comme celles des 54 migrants ouest-africains arrêtés en 2005 et exécutés par les forces connues sous le nom de « Junglers ».

Pour certains, l’absence d’inhumation digne des restes exhumés ou la détention prolongée d’ossements comme éléments d’enquête prive les proches d’une clôture nécessaire. À Madiana, la mère d’Amadou Sillah est morte en 2024 sans avoir obtenu la justice qu’elle espérait.

Alors que la Gambie tente de tourner la page d’un régime de vingt-deux ans, les survivants demandent que la réparation ne se résume pas à des versements, mais qu’elle inclue vérité, réparation, et surtout la traduction en justice des responsables. Et pendant que l’attente se prolonge, beaucoup craignent que le temps ne joue contre eux : « On nous dit que la justice arrive, mais arrivera-t-elle à temps ? »

source:https://www.aljazeera.com/features/2026/2/20/gambian-jammeh-era-victims-seek-real-justice-beyond-reparations

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