Au Koweït, le Ramadan ne se réduit pas au simple décompte des heures de jeûne : il redessine entièrement le rythme social du pays. À l’heure de l’adhan du Maghreb, les rues se vident, les maisons se remplissent, et s’instaure une boucle quotidienne faite de repas partagés, de visites et de rituels qui renforcent les liens entre générations et voisins.
Rituels nocturnes et repères collectifs
Avant le coucher du soleil, de nombreuses familles — et surtout les enfants — se rassemblent autour du point de départ du traditionnel coup de canon annonçant l’iftar. Parallèlement, la figure du mesaharati, appelé localement « Bou Tbila », continue de parcourir les quartiers pour réveiller les fidèles en vue du suhour, perpétuant une tradition sonore et conviviale malgré les évolutions du quotidien.
Ainsi, ces repères sonores et visuels organisent les temps forts de la journée et donnent au Ramadan une dimension collective qui dépasse le seul cadre du foyer.
Tables partagées : plats et gestes de solidarité
La nourriture joue un rôle central dans ce calendrier social. La coutume d’échanger des plats entre voisins — appelée « al-noun » ou « al-qas’a » — illustre la solidarité quotidienne : chaque foyer envoie une portion à l’autre, renforçant les réseaux d’entraide locale.
Sur les tables, les classiques populaires occupent une place d’honneur et ravivent la mémoire culinaire du pays. Parmi les mets les plus présents :
- la tacheriba (soupe au pain trempé dans un bouillon de viande),
- le harees (préparation à base de blé et de viande),
- le majboos (riz épicé rarement absent des repas de fête),
- les luqaimat (beignets sucrés servis chauds, souvent accompagnés de sirop).
De même, les iftars débutent traditionnellement par des dattes et de l’eau, et les boissons rafraîchissantes comme le « Vimto » sont devenues des incontournables des tables familiales.
Dîwaniya : le cœur de la vie communautaire
Les dîwaniyas — ces salons ouverts où se tiennent discussions et réceptions — prennent une intensité particulière pendant le mois sacré. Si ces espaces existent toute l’année, leur fréquentation monte en flèche à l’approche et après l’iftar.
On s’y réunit pour échanger des nouvelles, débattre, célébrer, ou simplement prolonger la convivialité autour de cafés et de buffets. Les générations s’y croisent : les anciens transmettent savoirs et récits, tandis que les jeunes animent les échanges et les activités nocturnes.
Al-qarqeean et fêtes pour enfants
La mi-Ramadan marque l’apogée des festivités populaires avec la célébration connue sous le nom de « al-qarqeean ». Les familles et institutions organisent des événements destinés aux enfants, où friandises et cadeaux sont distribués et où résonnent des chants traditionnels propres aux garçons et aux filles.
Ces manifestations renforcent le caractère intergénérationnel du mois et constituent un temps fort du patrimoine culturel, transmis de manière ludique et festive aux plus jeunes.
Un calendrier social quotidien
Partout au Koweït, le Ramadan ressemble à un vaste programme de rencontres ouvertes : des portes qui restent ouvertes tard dans la nuit, des invités qui se succèdent, et des tables dressées sans même attendre que l’on demande si l’on a faim. Ce rythme fait du mois un véritable « calendrier social » où se renouent les liens et se ravivent les souvenirs.
Outre les rencontres privées, de nombreuses mosquées installent des « mawa’id al-rahman » — des tables de solidarité — pour offrir des repas aux plus démunis, rappelant le caractère solidaire et collectif du mois.
Ainsi, au Koweït, le Ramadan est à la fois une période de dévotion et un immense espace public de sociabilité : chaque nuit, la journée se poursuit de la maison vers la mosquée, puis vers la dîwaniya, dans une boucle où la nourriture, la parole et la bienveillance tiennent la place centrale.