Alors que les tensions géopolitiques autour de l’Iran continuent de perturber les marchés, l’Algérie s’impose de nouveau comme un fournisseur stratégique sur la scène énergétique mondiale. La fermeture du détroit d’Hormuz et les incertitudes sur les flux de pétrole et de gaz ont ravivé l’intérêt de plusieurs pays pour des sources d’approvisionnement plus stables. Dans ce contexte, le gaz algérien revient au centre des discussions, porté par une dynamique diplomatique intense et par la progression récente des exportations.
Ces derniers jours, plusieurs capitales européennes ont multiplié les signaux en direction d’Alger. La cheffe du gouvernement italien, Giorgia Meloni, a effectué une visite en Algérie au cours de laquelle Rome a exprimé sa volonté de renforcer la coopération afin d’augmenter les livraisons de gaz et d’élargir le partenariat énergétique. L’Espagne a suivi la même voie, avec la visite du ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares, dans un contexte de discussions sur une hausse possible des flux via le gazoduc Medgaz.
Selon les informations relayées dans ces échanges, l’idée serait de porter les volumes transportés depuis l’Algérie vers l’Espagne à un niveau supérieur, dans la perspective d’un approfondissement plus large des relations énergétiques. Lisbonne manifeste aussi un intérêt croissant pour ce dossier, tandis que des spéculations circulent sur une éventuelle visite du président portugais António José Seguro à Alger.
Hors d’Europe également, l’Algérie attire l’attention. Des médias vietnamiens ont rapporté un entretien téléphonique entre le Premier ministre vietnamien Pham Minh Chinh et son homologue algérien Sifi Ghrieb, au cours duquel les deux responsables ont évoqué les moyens de renforcer la sécurité énergétique du Vietnam, notamment dans le pétrole et le gaz naturel.
Des exportations de gaz en nette hausse
Cette montée de l’intérêt international s’appuie sur des indicateurs concrets. Les données de la plateforme spécialisée Energy Research Unit montrent que les exportations algériennes de gaz naturel liquéfié ont progressé de 41 % en mars 2026 par rapport au mois précédent, atteignant 938 000 tonnes contre 667 000 tonnes en février. Un niveau qui confirme la capacité du pays à répondre rapidement à une partie de la demande mondiale.
Les cargaisons ont été réparties entre six marchés principaux. La France arrive en tête avec 347 000 tonnes importées, devant la Turquie qui a reçu 337 000 tonnes. Le Royaume-Uni a importé 76 000 tonnes, l’Espagne 74 000 tonnes, la Croatie 71,5 000 tonnes et l’Italie 33 000 tonnes.
Cette répartition illustre la place persistante de l’Algérie dans les approvisionnements méditerranéens et européens, au moment où les acheteurs cherchent à sécuriser leurs contrats dans un environnement international instable.
Une place retrouvée sur le marché européen
Pour l’économiste Ahmed Hdidouci, la demande accrue pour le gaz algérien traduit avant tout le retour du pays à sa position traditionnelle sur le marché européen. Il estime que les perturbations mondiales et la montée des tensions géopolitiques redonnent à l’Algérie un rôle central, en particulier pour Sonatrach, appelée à consolider ses parts de marché.
Selon lui, cette phase n’a rien d’un basculement stratégique inédit. Elle ressemble davantage à un retour à la normale historique, l’Algérie ayant longtemps occupé une place importante dans l’approvisionnement de pays comme l’Italie et l’Espagne grâce à des contrats durables et à un réseau d’infrastructures bien établi.
L’expert met aussi en avant plusieurs atouts structurels : stabilité politique et réglementaire, fiabilité contractuelle, proximité géographique avec l’Europe et capacité logistique appuyée par des gazoducs et des terminaux de gaz naturel liquéfié. À cela s’ajoute la diversification des modes d’exportation, qui permet au pays de mieux s’adapter aux fluctuations de la demande internationale.
Une stratégie d’investissement pour renforcer l’offre
De son côté, le conseiller international en développement économique Abdelrahmane Hadaf considère que les marchés mondiaux du pétrole et du gaz sont engagés dans une reconfiguration profonde. Selon lui, l’Algérie a su se repositionner en accélérant ses investissements dans l’exploration et la production, tout en cherchant à élargir sa présence sur des marchés plus variés.
Il note que la demande ne se limite plus à l’Europe. Des pays asiatiques comme la Corée du Sud et la Chine regardent désormais l’Algérie comme un fournisseur crédible de gaz naturel liquéfié. Cette évolution est facilitée, selon lui, par une infrastructure intégrée qui combine exportations par pipelines vers l’Europe et livraisons maritimes vers d’autres régions du monde.
Le récent bond des exportations de GNL en mars, qui a dépassé les 40 % et s’est approché du million de tonnes, confirme à ses yeux la capacité du pays à profiter des circonstances internationales et à augmenter ses livraisons grâce à la disponibilité de ses installations énergétiques.
Des capacités réelles, mais des limites à court terme
Pour l’économiste Farès Hebbache, l’Algérie demeure un partenaire stratégique fiable dans le domaine de l’énergie. Il rappelle que sa capacité d’exportation annuelle dépasse 40 milliards de mètres cubes de gaz naturel, tandis que le pays ambitionne de porter sa production de 132 milliards de mètres cubes actuellement à 200 milliards à l’horizon 2027.
Cette ambition repose sur un programme d’exploration et d’investissement particulièrement soutenu, financé à hauteur de plus de 50 milliards de dollars sur cinq ans. L’objectif est clair : augmenter la production, soutenir les exportations et répondre à une demande internationale en hausse, notamment en Europe.
Mais l’expert souligne aussi une contrainte majeure. À court terme, l’Algérie doit composer avec une pression simultanée : l’augmentation de la demande extérieure et la progression de la consommation interne. Autrement dit, le pays dispose de marges de croissance, mais la capacité à répondre immédiatement à toutes les sollicitations reste limitée.
Des gains économiques à transformer en levier durable
Le spécialiste Hoouari Tigherci estime pour sa part que l’envolée de la demande internationale pourrait améliorer nettement les entrées en devises et soutenir les réserves de change, avec un niveau potentiellement supérieur à 70 milliards de dollars. Une telle évolution renforcerait aussi la valeur du dinar.
Il met toutefois en garde contre une lecture trop courte de cette embellie. Augmenter les volumes exportés ne suffit pas si les recettes ne sont pas réinjectées dans des investissements structurels. Pour lui, la durabilité des gains dépendra de la capacité du pays à moderniser son secteur énergétique et à élargir ses capacités de production.
Il distingue deux scénarios. Le premier repose sur une exploitation conjoncturelle de la hausse des prix et des tensions actuelles. Le second, plus solide, consiste à orienter les revenus vers l’exploration, la production et le développement de nouveaux partenariats internationaux.
Sur le plan commercial, il plaide enfin pour un équilibre entre marché spot et contrats de long terme. Selon lui, réserver 60 % à 70 % des exportations à des accords durables avec des partenaires comme l’Italie, l’Espagne ou la France, tout en conservant 30 % à 40 % pour le marché immédiat, permettrait de concilier stabilité financière et flexibilité commerciale.
Dans ce contexte, le gaz algérien apparaît comme une réponse recherchée dans une période de tension énergétique mondiale. Reste à savoir si Alger pourra transformer cette fenêtre d’opportunité en avantage durable, sans compromettre l’équilibre entre ses engagements extérieurs et ses besoins internes.