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    Nadhim Kazar : ascension et chute du maître de la sécurité en Irak

    Irak

    L’Irak a traversé des décennies de bouleversements — de l’occupation britannique aux renversements de la monarchie, puis aux temps du parti Baas et à l’irrésistible montée de Saddam Hussein. Dans ces tourments, des figures ont émergé et disparu, certaines victimes des mêmes systèmes qu’elles avaient aidé à consolider. Parmi elles, Nadhim Kazar s’impose comme un personnage central : chef des services de sécurité, architecte de la répression, puis acteur d’une tentative de prise de pouvoir qui aboutira à sa chute.

    Années de l’épreuve

    Nadhim Kazar naît dans un milieu marqué par la discipline militaire et des traditions sociales conservatrices, traits qui façonneront sa rigueur et son ambition précoce. Brillant à l’école malgré la pauvreté familiale, il doit travailler jeune pour soutenir les siens et se rapproche des milieux ouvriers, foyer d’un militantisme politique croissant.

    En 1958, Kazar obtient son baccalauréat avec un excellent résultat qui lui ouvre la porte de la faculté de médecine de Bagdad. Mais la chute de la monarchie la même année transforme le paysage politique et oriente ses choix vers l’action clandestine au sein du parti Baas plutôt que vers une carrière académique.

    Après un an en médecine, ses activités politiques attirent la répression du régime républicain. Il est expulsé de l’université, tente ensuite des études d’ingénierie avant d’achever sa formation à l’Institut supérieur d’ingénierie industrielle. Son engagement baathiste le conduit à l’arrestation en 1964, avec d’abord une courte peine puis une condamnation portée à dix ans après une altercation avec un juge d’instruction.

    Nadhim Kazar

    Il purge des années difficiles dans plusieurs prisons — Souleimaniyeh, Mossoul, al-Fadiliya — avant d’être libéré par grâce présidentielle sous Abd al-Rahman Arif, grâce à l’intervention d’Ahmed Hassan al-Bakr, futur allié et protecteur.

    Ascension vers le sommet

    Le coup d’État du 17 juillet 1968 ramène durablement le parti Baas au pouvoir et propulse Kazar vers des responsabilités majeures. Sa discipline et sa capacité d’organisation le font remarquer par les dirigeants, dont Ahmed Hassan al-Bakr et Saddam Hussein, et le mènent rapidement aux rênes d’un appareil sécuritaire rénové.

    En 1969, Kazar prend la tête du « Service de sécurité générale » par décision politique du parti. Malgré son statut civil, il est promu au grade de général de brigade, charge qui lui confère la mission de protéger le régime contre ses opposants intérieurs par des méthodes extraordinaires.

    La structure sécuritaire du régime se complexifie alors et se compose notamment de :

    • Le service de sécurité du parti (organisme partisan)
    • Le service de sécurité présidentielle
    • La sécurité d’État
    • Le Service de sécurité générale placé sous la direction de Nadhim Kazar

    Kazar réorganise les lieux de détention et d’interrogatoire, installe des quartiers généraux et choisit notamment le palais de Rahab comme centre des arrestations et des interrogatoires. Ce site, rebaptisé « palais de la Fin », devient synonyme d’interrogatoires brutaux, de tortures et d’exécutions sommaires.

    Années de crainte et marginalisation

    Malgré son rôle central dans la répression, Kazar perçoit progressivement l’affaiblissement de sa position face à l’ascension de Saddam Hussein. Ce dernier, en consolidant son pouvoir, favorise les proches de sa ville natale de Tikrit, formant un noyau fidèle qui limite l’influence des cadres civils et des anciens acteurs militaires.

    Saddam entreprend une restructuration des instruments de force pour concentrer le contrôle entre ses mains : création de filières parallèles d’enquêtes, de prisons et de directions sécuritaires échappant à l’autorité de la Direction de la sécurité générale. Ces manœuvres grignotent progressivement les prérogatives de Kazar.

    Isolé, Kazar voit son rôle réduit à des dossiers de moindre ampleur — poursuites contre des communistes, affaires de corruption locale, comportements indésirables — tandis que les centres de pouvoir réels se déplacent vers l’entourage personnel de Saddam. Le dirigeant ridiculise même Kazar en le surnommant, selon certaines sources, le « père aux lunettes bleues ».

    Nadhim Kazar et Saddam Hussein

    Le putsch manqué et la chute

    En juin 1973, Kazar tente de reprendre l’initiative face à ce qu’il perçoit comme son étranglement politique. Convaincu que son éviction est imminente, il orchestre un mouvement destiné à renverser la direction du parti et de l’État, profitant du voyage officiel du président Ahmed Hassan al-Bakr en Pologne et en Bulgarie.

    Le plan prévoyait l’arrestation des ministres de l’Intérieur et de la Défense et, le cas échéant, leur élimination, afin de présenter l’opération comme une mesure de sauvegarde contre une prétendue tentative de coup d’État. Toutefois, des retards dans le retour du président et des signaux contradictoires alertent Kazar sur une possible détection de son complot.

    Après l’échec apparent de son « heure zéro », Kazar prend la décision de fuir Bagdad en direction de la frontière iranienne, accompagné de plusieurs de ses hommes ainsi que du ministre de la Défense, le général Hamad Shihab, et du ministre de l’Intérieur, Saadoun Ghaidan, qu’il retient comme otages dans son convoi.

    La colonne est repérée et attaquée par des hélicoptères de l’armée. Dans les combats qui s’ensuivent, le général Hamad Shihab est tué tandis que Saadoun Ghaidan est blessé mais parvient à se dégager. Kazar est finalement blessé, capturé et ramené au « palais de la Fin », lieu qu’il avait lui-même institué comme centre d’interrogatoire et d’exécution.

    Un conseil de responsables du parti procède à son interrogatoire. Kazar maintient que son acte visait à « corriger le cours de la révolution », mais il est mis hors d’état de nuire. Sa détention se solde par une condamnation dont les modalités restent entourées de secret : son procès fut discret et son exécution paraît avoir été menée rapidement et confidentiellement.

    Abdel Karim Qassem et Abdel Salam Arif

    Les circonstances exactes de sa mort demeurent floues : la date précise et la méthode d’exécution ne sont pas connues publiquement, et seules des annonces internes et la remise sommaire du corps à sa famille ont clos le dossier. Certaines voix, comme celle de l’historien Shamil Abd al-Qadir, défendent la mémoire de Kazar et accusent Saddam Hussein d’avoir orchestré son élimination.

    Ainsi se termine la trajectoire de Nadhim Kazar : de l’ascension fulgurante à la tête de l’appareil sécuritaire à une fin tragique au sein d’un système répressif qu’il avait contribué à bâtir. Son parcours illustre les paradoxes d’un régime qui consommait ses propres artisans au nom de la stabilité et de la révolution.

    source:https://www.aljazeera.net/politics/2025/11/26/%d9%84%d9%85%d8%a7%d8%b0%d8%a7-%d8%a3%d8%b9%d8%af%d9%85-%d8%b5%d8%af%d8%a7%d9%85-%d8%ad%d8%b3%d9%8a%d9%86-%d8%b0%d8%b1%d8%a7%d8%b9%d9%87-%d8%a7%d9%84%d9%8a%d9%85%d9%86%d9%8a-%d9%86%d8%a7%d8%b8%d9%85

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