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    Soudan : les erreurs historiques menant aux conflits persistants

    Soudan

    Les erreurs historiques à l’origine des conflits au Soudan

    Si seulement les dirigeants africains, y compris les Soudanais, avaient prêté une oreille attentive à René Dumont, le penseur français qui, en 1966, publia un ouvrage intitulé « Afrique… les débuts erronés ». Il y dénonçait les choix défaillants des élites africaines après les indépendances, notamment la reproduction des modèles étatiques coloniaux avec leurs dysfonctionnements.

    Dumont mettait en lumière plusieurs maux : la mauvaise gouvernance, la corruption, l’incapacité à bâtir des institutions solides fondées sur l’état de droit, le recours aux projets idéologiques importés imposés aux peuples, au lieu de favoriser la liberté et le développement. Ces erreurs structurelles ont conduit à des coups d’État militaires à répétition, exacerbant la misère, les guerres civiles, la division et le retard.

    Le Soudan illustre parfaitement cet échec : depuis son indépendance il y a près de sept décennies, le pays est en proie à des conflits incessants. Pourtant, il disposait d’un atout relatif, notamment par son expérience étatique antérieure à la colonisation britannique.

    Un héritage étatique pré-colonial

    Avant l’arrivée des Britanniques en 1898, le Soudan fut gouverné durant seize ans par l’État mahdiste, lui-même précédé par la domination ottomane de soixante ans, qui avait remplacé le royaume de Sennar, fondé en 1504. Ce dernier reposait sur une alliance entre les tribus locales des Fung et des tribus arabes dirigées par Abdallah Jammaa.

    Cette alliance avait instauré un modèle précoce de coexistence entre les diverses composantes tribales soudanaises. Après la période coloniale anglo-égyptienne, les élites au pouvoir auraient pu s’inspirer de ce modèle pour répondre aux questions d’identité et bâtir une nation unifiée.

    Malheureusement, au lieu de cela, les élites se sont enfoncées dans des idéologies meurtrières et des débats stériles, délaissant la réflexion pragmatique nécessaire au développement économique et à la gestion efficace des ressources.

    L’idéologie : un facteur clé des crises soudanaises

    Une des principales causes des crises politiques au Soudan est la prédominance des idéologies sur la scène nationale. Cette situation a généré un climat d’exclusion mutuelle, où chaque camp adopte une posture binaire : « c’est nous ou personne », nourrissant ainsi un cycle de conflits.

    L’idéologie, telle que définie par le penseur français Paul Ricœur, fonctionne selon trois mécanismes :

    • Dénaturation de la réalité : création d’une image inversée de la vérité.
    • Justification du statu quo : fourniture d’explications cachées pour maintenir certaines situations.
    • Incorporation des individus dans une identité collective : formation d’une mémoire symbolique partagée.

    Au Soudan, les idées irréalistes ont ainsi détourné la politique de ses objectifs légitimes en matière de développement et d’unité nationale, au détriment des besoins réels du pays.

    Deux enjeux majeurs illustrant cette dérive

    1. L’identité : un faux problème

    La question de l’identité nationale est restée un sujet fondamental au fil des décennies, au point que beaucoup considèrent qu’elle est insoluble. Durant la gouvernance nationale, les tensions tribales ont été alimentées, exacerbant les divisions entre le nord et le sud, ce qui a conduit à la sécession du Sud-Soudan.

    Malgré cette expérience douloureuse, la société soudanaise n’a pas tiré les leçons du vivre-ensemble et de la tolérance. L’idée d’un problème d’identité est restée ancrée, menaçant de nouvelles fractures.

    Pourtant, cette question est en réalité un leurre. La longue histoire du royaume de Sennar, construit sur une alliance entre tribus arabes et locales, montre que la coexistence était possible sans conflit identitaire majeur. La personnalité soudanaise s’est forgée au fil des siècles, incarnant une unité volontaire et non imposée.

    Le défi du Soudan moderne, incluant la diversité du Sud, aurait dû être abordé à travers une acceptation progressive du pluralisme et un travail patient sur une identité nationale partagée. La véritable identité est un processus, non un décret imposé.

    Des intellectuels comme Mohamed Ahmed al-Mahjoub avaient déjà proposé une approche nationale unificatrice, prônant une « arabité inclusive » transformée en nationalisme soudanais. Mais ce projet a été enterré par les idéologies exclusives qui dominent encore aujourd’hui.

    2. La charia islamique : une source de division

    Un autre sujet de discorde majeur est la question de la charia islamique. Ce débat aurait pu être évité si les acteurs politiques avaient abandonné leurs intérêts partisans au profit d’une analyse scientifique et objective. Ce sujet complexe mérite une étude approfondie, qui fera l’objet d’un prochain article.

    Vers une perspective réaliste pour le Soudan

    Le Soudan se trouve à un carrefour où la compréhension lucide de son histoire et de sa géographie politique est cruciale. Comme le soulignait le penseur kenyan Ali Mazrui dans les années 1960, le pays possède des atouts géopolitiques importants pouvant être mobilisés pour renforcer la cohésion interne.

    Malheureusement, l’absence de conscience nationale véritable et la montée d’idéologies antagonistes ont empêché d’exploiter ces ressources pour le bien commun. Les appels à une identité arabe imposée par la force ont suscité des contre-réactions africaines, fragmentant davantage la nation.

    Le Soudan aurait tout à gagner à renouer avec son passé de coexistence et à promouvoir un nationalisme inclusif, axé sur le développement économique, la justice sociale et le respect des diversités.

    source:https://www.aljazeera.net/opinions/2025/4/22/%d8%a7%d9%84%d8%b3%d9%88%d8%af%d8%a7%d9%86-%d8%aa%d8%a7%d8%b1%d9%8a%d8%ae-%d8%a7%d9%84%d9%85%d8%b3%d8%a7%d8%b1%d8%a7%d8%aa-%d8%a7%d9%84%d8%ae%d8%a7%d8%b7%d8%a6%d8%a9

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